URL : https://youtu.be/fRVT2pv_-p0
Durée : ~1h30 (estimé)
Format : Essai lu / témoignage personnel d'un voyage sous psilocybine
Tout être humain a besoin, et a le droit, d'être rappelé à l'étrangeté incommensurable de la réalité. Le moyen le plus efficace : l'humilier de beauté, de terreur, le recouvrir du sublime bizarre du cosmos.
Ce qui suit est un compte-rendu. Le récit bizarre et éminemment personnel d'un très grand voyage entrepris par un tout petit corps terrifié, une après-midi ensoleillée de février. Un tout petit corps ayant rassemblé tout juste assez de courage pour s'élancer dans le vide à la recherche de réponses — d'abord pour lui, car il en avait cruellement besoin, mais qui en remontera avec beaucoup trop de choses sur les bras pour ne pas en témoigner.
Ceci est donc un essai d'intoxication volontaire. Un enchantement, un sort, une odyssée, ou un manifeste produit par un système nerveux mis pendant quelques heures dans une configuration chimique de fonctionnement à la limite de la rupture — et qui a tenté de prendre des notes sur ce qu'on y voit, entend et ressent, avant que les assauts des grands vents ne lui arrachent en riant son crayon de bois des doigts, lui rappelant que le témoin doit devenir un danseur. Sinon, il commet une grande faute de goût.
Vous trouverez dans ce texte les conclusions courageusement excavées et grossièrement polies que j'ai tenté de remonter de la terreur fascinante sur laquelle nous dormons tous paisiblement, sans en avoir généralement la moindre idée. Ce qui, d'ailleurs, est en temps normal fort pratique — entendons-nous là-dessus.
Ce voyage nous fera passer par le fond de grottes sous-marines aux piliers incrustés de joyaux bleutés et lilas, où le temps n'existe pas encore. Nous surprendrons la réalité en train de se fabriquer elle-même dans son atelier aux voûtes matricielles et mouvantes. Puis nous irons visiter un peu l'hyperespace tropical et cybernétique et ses structures obsidiennes. Et au bout du chemin, nous arriverons dans l'endroit le plus bizarre qu'il m'ait jamais été donné de visiter : le cœur enclavé d'un primate terrifié, fragile et immensément sensible, perdu sur une planète, en quête de réponses sur son rôle et sa destinée galactique.
Durant ce voyage, bien des choses étranges seront dites. Certaines ne seront pas faites pour être comprises. Et à ceux qui espèrent voir, entendre et recevoir : sachez que vous serez vus, entendus, plus que vous ne verrez.
Quelques jours avant d'écrire ce texte, alors que je réfléchissais à comment raconter tout ce qui suit sans passer pour un fou, j'ai fait un rêve. Je me rappelle rarement aussi bien de mes rêves, et il est encore plus rare que je me souvienne des dialogues. Ce fut peut-être la première fois que la chose m'arrivait avec autant de clarté.
Au matin, je n'en avais que la sensation — qu'un rêve important m'avait traversé, sans pouvoir mettre la main dessus. J'attendis d'être sous la douche, fermai les yeux, levai les bras au-dessus de ma tête et demandai à voix basse, un peu innocemment, que mon rêve me soit remémoré. Et, aussi étrange que cela puisse paraître, je fus exaucé.
Le rêve se présentait ainsi. Je dormais profondément, voyageant entre mille paysages et scènes bizarres, quand d'un coup tout s'est arrêté comme mis sur pause. Un grand œil doré s'est ouvert tout en haut de la voûte noire et immobile de mon esprit, faisant place nette, et m'a dit :
"Penses-tu avoir le droit de dire tout ce que tu projettes de dire dans ce texte ?"
Surpris et chancelant, j'ai mis quelques secondes à répondre : "Je ne sais pas. Tu veux dire le droit par rapport aux règles des humains ?"
"Non, répondit l'œil, amusé. Je ne parle pas de ce droit-là. Ce droit-là m'importe peu. C'est ton problème. Je parle du droit de l'indicible."
"Je ne sais pas à vrai dire. Tu penses que je devrais simplement abandonner ce projet ?"
"Tu peux en parler, mais tu dois le faire avec beaucoup d'élégance et sans rien corrompre. Dis ce que tu as vu. Ne repeins rien par pudeur humaine. Ne triche pas. Préfère ne pas être compris qu'être compris comme un faussaire. Et si tu veux parler de moi, tu vas devoir être un virtuose. Et surtout, parle de ce que tu as compris de la mort et de l'amour, même — surtout — si tu as peur de le faire. C'est très important. Tout le reste est secondaire."
Le lendemain, je me mis à rédiger le texte que je vous livre aujourd'hui.
Cet épisode traite d'un sujet magnifique. Il traite de la nature de l'esprit humain et d'expériences on ne peut plus sacrées, grandioses et nobles que chacun de nous est en droit de faire dans sa vie, et que les êtres humains font depuis l'aube du monde — du fond des grottes du paléolithique, en passant par les grandes et mystérieuses fêtes magiques des Grecs, dans l'ombre des temples antiques, jusqu'aux petites huttes reculées du fin fond des montagnes mexicaines.
Des expériences que nous faisons depuis des milliers d'années et que nous continuerons de faire des milliers d'années encore — fût-ce clandestinement dans le secret de nos salons, sous une belle lumière tamisée. Des expériences qui, comme d'autres faits de la nature humaine — tomber amoureux, s'émerveiller du monde, créer des choses, sentir le grand secret de la vie nous envelopper, être père, mère, ami, frère, pleurer de bonheur, aimer et être aimé — sont nos droits de naissance inaliénables, indépendamment de toute doctrine politique, de tout code et de toute loi humaine.
Ces expériences font partie de nous. Elles nous sont octroyées, permises par je ne sais quelle grâce gratuite, pour reprendre la jolie formule d'Aldous Huxley.
Cet épisode est un témoignage de voyage, pas une brochure publicitaire. Quiconque a fait ce genre de voyage saisit aussitôt qu'il en est revenu qu'il faudrait être fou ou mal intentionné pour y conduire quelqu'un d'autre que soi-même. Personne sur cette planète n'est en mesure d'assurer un passage sans encombre vers ces territoires inconnus. Personne ne sait ce que vous y trouverez. Car chaque voyage est unique, tout en révélant un bout du grand commun.
Le premier lieu dans lequel se rendre, lorsque l'on se plonge dans ce terrier passionnant, c'est dans les rayons poussiéreux d'une bibliothèque : lire tous ceux qui sont passés avant vous. Les poètes, les scientifiques, les quelques philosophes suffisamment courageux pour avoir osé y jeter un œil. Les vieux textes et les nouveaux. De comprendre l'aspect chimique et moléculaire de la question jusqu'aux incantations traditionnelles. Car bien que tout ceci ne vous sera d'aucune utilité le moment venu, face à l'immense vent terrifiant de l'expérience directe, il faudrait être fou pour ne pas arriver préparé.
Face à ce type de voyage, évidemment que vous serez déshabillé — mais ce n'est pas une raison pour venir nu.
Deux mots que je trouve particulièrement élégants.
Psychédélique — du grec psyché (l'âme) et déloun (manifester, rendre visible) : ce qui rend visible l'âme, ou ce qui retire le voile de l'âme.
Enthéogène — du grec entos (ce qui est au-dedans), théos (dieu, le divin) et gène (ce qui génère, met au monde) : ce qui fait naître ou engendre le divin à l'intérieur. Ou, plus poétiquement : ce qui suscite l'expérience du sacré en soi.
Avant de raconter ce voyage, je dois vous parler un peu de moi. Étant l'instrument — ou plutôt le tube à essai chétif — dans lequel se déroulera l'expérience, il me semble normal de vous présenter les conditions basales du sujet.
J'ai 26 ans au moment où j'écris ce texte. Et l'une des choses que vous devez savoir sur moi pour la suite, c'est que depuis le début de mon adolescence, je suis animé par une pulsion viscérale de savoir. Je suis né avec un désir tout à fait irraisonnable de comprendre — ce qui, à vrai dire, est un immense bonheur au quotidien. La curiosité est un grand cadeau. S'interroger sur la matière dans laquelle est forgée la réalité est une activité que tout système nerveux, un temps soit peu régulé, se met naturellement à faire. L'humain est d'abord un explorateur.
À 12 ou 13 ans, j'ai commencé à m'intéresser à la chose intellectuelle. Henri Laborit, Adorno, Nietzsche, Machiavel, Husserl, La Boétie, Freud, Marx, Guénon, Bakounine. Évidemment, à 14 ans, on ne comprend pas tout ce qu'on lit dans ce registre, loin s'en faut. Mais l'âme n'a pas d'âge, dit-on, et l'empressement est un indice.
Je lisais beaucoup. Pourquoi ? L'honnêteté me force à répondre que je l'ignore — car cela me faisait du bien, me donnait probablement un certain contrôle, une souveraineté, un espace à moi. Ce dont, à 12 ou 13 ans, on a chroniquement besoin.
Les essais de philosophie, de sciences, de littérature m'offrirent beaucoup. D'abord de la souplesse cognitive, en me montrant mille pensées, mille nuances — comme un couloir rempli de hublots sur lesquels j'écrasais mon petit visage fasciné, donnant sur des mondes qui me semblaient à ce moment absolument séparés les uns des autres, et tous succulemment loin du mien.
Je voulais comprendre la nature humaine par tous ses angles, et par là même essayer de comprendre ce que j'étais.
Les premiers romans que je lus pendant mon adolescence agirent comme autant de bâtons de dynamite lancés dans un salon en feuilles. Le résultat fut délicieux et cataclysmique. J'avais l'impression d'avoir accès à un accélérateur d'expériences fascinantes.
Si vous êtes un jeune homme ou une jeune femme, lisez des romans.
J'ai appris l'amour, le désir, les monstres de la jalousie, de l'envie, la marche du monde, la haine, l'aventure, le panache, la pensée et les sentiments des hommes — tout ça en tournant des pages. Chaque lecture était un monde dont je notais les enseignements méticuleusement dans de petits carnets. Les romans me guérirent en recueillant mon cœur d'enfant dans leurs mains bienveillantes, m'enseignant en même temps la hauteur de pensées et de sentiments dont est capable l'être humain lorsqu'il se permet d'être vertueux.
Mais au-delà de tout ceci, mon rapport à la lecture fut toujours hanté par un motif moins évident. L'intuition informulée que les livres contenaient, pour certains — pas pour tous — une énigme, un secret, un non-dit, un tabou. Quelque chose autour duquel ils tournaient sans parvenir à le saisir. Et je ne lisais que pour cette chose.
Il y a ce dont les livres parlent, et ce dont ils ne parviennent pas à parler. Là où ils s'arrêtent — ou pire, une chose qu'ils tentent de nier de manière si féroce que cela en devient presque suspect.
Généralement, j'ai la sensation que les livres s'arrêtent là où ils devraient commencer. Et c'est cette chose cachée qui m'a rendu fou, et m'a poussé à en lire des centaines.
Si je devais résumer ma demande adressée aux auteurs : Pouvez-vous, s'il vous plaît, faire vibrer mon cœur suffisamment fort pour qu'il explose dans une pluie de confettis multicolores, afin que je sois si terrassé par la beauté étrange du cosmos que je m'en souvienne chaque jour de ma vie jusqu'à mon dernier souffle ?
La philosophie est un jeu passionnant. Mais j'en avais le pressentiment à 14 ans, et en eus la confirmation plus tard : c'est une discipline condamnée à rester un jeu de dînette très complexe, et c'est tout.
La philosophie doit décevoir pour servir à quelque chose. C'est, je crois, son ultime cadeau.
Quand je dis philosophie, je veux dire tout ce qui parle pour expliquer ce qui est censé se sentir à la base. Tout ce qui discourt, tout ce qui explique ou théorise.
Il faut lire de la philosophie — non pas tant pour ce qu'elle dit, mais pour ce qu'elle entoure sans parvenir à y pénétrer, pour ce qu'elle désire et fantasme sans jamais y rentrer. On monte la grande tour de l'érudition et des systèmes, et arrivé tout en haut, on n'a d'autre choix que de sauter ou de rater la meilleure partie du voyage.
Mais tout ça, à ce stade, je l'ignorais totalement. En réalité, je lisais d'abord pour me sauver — et je n'ai lu que pour me sauver.
J'ai lu les philosophes de tout horizon car je cherchais des réponses sur une seule et même chose : le monde est-il seulement ce qu'il semble être de prime abord ?
Et j'ai d'abord cherché mes réponses au plus mauvais endroit — dans les sécrétions verbiatiques de penseurs occidentaux mal en point qui ne possédaient pas la clé mystérieuse que je cherchais partout, mais qui me la faisaient miroiter pour me maintenir captif. Ces gens étaient tout aussi malades que moi, simplement peut-être moins honnêtes.
C'est à cette période que j'ai commencé à comprendre quelque chose. J'avais de véritables problèmes, dont les trois principaux étaient : apprendre à aimer la vie, à ne plus en avoir peur, et à la sentir en moi.
Et ces problèmes étaient les plus importants qu'un homme puisse avoir. Et aussi très communs — tout le monde, pour ainsi dire, avait le même problème. Mais ça, je m'en rendrai compte plus tard.
Je cherchais de quoi boire car j'avais soif, et l'on me tendait des verres d'eau qui s'effritaient lorsque je tentais de les porter à mes lèvres. Mes problèmes étaient plus réels que tout le verbiage, même fascinant, qui me passait devant les yeux. Plus intimes et sensibles que tout ce dont pouvaient parler les politiques. Plus douloureux que la fameuse "condition de l'homme moderne" sur laquelle surenchérissaient les essayistes de tout bord, sans pour autant avoir la moindre intuition d'où pourrait poindre la solution.
Tous ces gens ne souffraient pas vraiment. Ils mangeaient sur le dos d'une apocalypse qu'ils niaient en eux-mêmes. Le malaise était devenu chez eux une habitude ou une rente de situation. Et, plus grave encore, ils n'avaient aucune solution à proposer.
Pour autant, je ne pouvais me résoudre, à peine 20 ans, à faire de ma vie une complainte gémissante. Je voulais me battre. Mes problèmes avaient un corps et des sentiments. Ils avaient un poids. Et si je ne les résolvais pas, je ne donnais pas cher de ma peau.
J'avais besoin d'un passeport pour vivre.
Que l'on m'éclate le cœur en mille morceaux, que la lumière y passe pour de bon et pour toujours. Je voulais sentir, pleurer, être réduit sous le poids du cosmos et en même temps encensé. Être dominé et célébré par quelque chose de beaucoup plus grand que moi. Être écartelé et recomposé. Que l'on me rappelle l'allégeance. Que l'on m'humilie de beauté. Que le non-humain me gifle, me terrasse.
Car tout ça, c'est ce à quoi aspire chacun de nous, n'est-ce pas ? Dans le secret de notre tristesse, c'est ce qui nous manque. Nous avons besoin du grand souffle qui nous sauve de notre chair abstraite. Or, seul ce qui nous dépasse peut nous guérir.
Nous voulons être détruits pour être recréés.
Je voulais que quelque chose m'impressionne tellement que je sache enfin quoi servir. Or, chacun de nous est mille fois supérieur à la somme de tous les empilements de mots du monde, même les plus érudits ou poétiques. Aucun texte ne peut suffisamment soumettre celui ou celle qui a besoin qu'on lui rappelle la véritable saveur du monde. Aucun raisonnement ne soumet suffisamment l'homme. Son cerveau, à force de se croire seul maître à bord, a fini par empêcher quiconque de lui prouver le contraire.
Je sentais qu'il manquait à mon cœur un réactif, un ingrédient. Il ne tournait pas aussi intensément qu'il aurait dû. Il me fallait quelque chose de plus puissant que les mots des hommes pour me soigner. La seule chose qui me sauverait serait de voir de mes propres yeux.
Ces pérégrinations intellectuelles n'ont rien donné. En ce qui me concerne, l'échec de la philosophie a sauvé la vie en moi.
La philosophie n'a jamais habillé personne. Or, vous et moi grelottons de froid dans le coin d'une pièce en bitume humide et austère. Alors je pose la question : la philosophie, la théorie, l'intellect, la parole, le discours — ont-ils sauvé un seul homme ?
L'intellect est un menteur. Il n'a pas les clés du royaume. La philosophie n'habille pas — elle s'assoit avec vous sur le sol et vous propose de discerner votre condition de déshérité. C'est le mieux qu'elle puisse faire.
Nous ne trouverons jamais de solution à notre problème d'ordre intime et vivant dans le petit château artificiel de l'intellect. Les philosophes sont nus comme des vers et défilent dans la pièce froide en se créant des parures qu'ils miment jusqu'à ce qu'ils finissent par s'en convaincre eux-mêmes.
Le maître zen Kodo Sawaki l'écrit : les philosophes sont intelligents, certes, mais il leur manque l'illumination. Ils prennent un point vide comme contenant quelque chose de réel — et le doigt pointe l'objet vers lequel il pointe.
Dans ma course pour trouver une solution viable, je n'avais trouvé que des traces de choses étranges — des vestiges, des dessins sur les murs, des indices et pas de cartes. J'avais la sensation d'être un archéologue qui mangeait des textes à la recherche de quelque chose dont je ne connaissais ni le nom ni la forme, juste la rumeur sourde que je suivais à travers les siècles.
Je me rendis compte qu'il existait en fait deux grandes catégories d'humains : les répéteurs et les expérimentateurs. Ceux qui ont entendu dire et qui répètent, et ceux qui ont vu. Les seconds étaient critiquement plus rares que les premiers — une chose les séparait : le courage.
Chez les romantiques et les poètes, je pus me nourrir un peu. Du théâtre magique d'Herman Hesse au paysage intérieur de William Blake, en passant par les espaces oniriques de Musset et les essais des surréalistes. Toutes ces choses renforcèrent en moi une certitude : soit tous ces gens sont des menteurs, soit je n'ai pas encore trouvé la clé du royaume secret. Aussi passionnant que soit leur récit, je ne m'en trouvais pas plus avancé. Ils m'avaient donné un peu d'air, mais n'avaient pas de solution pour soigner mon cœur.
Je finis par tomber sur les écrits de Jung. Le concept d'inconscient collectif me parut à la fois évident et insaisissable. Je pouvais le penser mais j'étais incapable de le comprendre — ce qu'il impliquait était inconcevable sans expérimentation directe.
Ce fut trop. Je fis une sorte d'indigestion intellectuelle. Plus rien ne rentrait dans ma tête. Pendant plusieurs mois, je fus incapable de lire et d'écrire quoi que ce soit de bon. J'étais en colère. J'avais atteint un point de non-retour et je voulais brûler ma tête.
Durant cette période, je sentis de plus en plus nettement la prison dans laquelle j'étais enfermé. La vie ne rentrait plus en moi. Un voile grossissait entre elle et moi. Tout ce que j'accumulais en données et en information me coupait encore plus de ce qui importait vraiment.
J'écrivais dans mon journal quelque chose dans ce registre :
Une membrane hermétique et opaque. Un garde-frontière buté et appliqué qui se tiendrait juste à la sortie de mon être, contrôlant systématiquement les entrées et les sorties, confisquant tout excès de zèle et tout extatisme supposément excessif. Voilà avec quoi je suis aujourd'hui tenu de composer. Je passe mes journées derrière la vitre de ma vie. Je vois la campagne, le soleil, la petite poésie du monde — mais ne peux précisément oublier que je la vois.
Je reçois l'image du soleil, sa chaleur, sa symbolique, son ivresse. Mais toutes ces choses ne s'additionnent plus. Elles restent en suspens à l'intérieur de moi. Additionner tout ce que vous recevez du soleil ne suffira jamais à vous le faire vivre. La sensation est quelque chose en plus — et en ce qui me concerne, quelque chose en moins.
Le mal que je cherchais à guérir avait un nom. Je l'appelle dissociation dans un sens précis : celui du grand découragement, de la lassitude de celui ou celle qui ne reçoit plus le monde en son âme — dont l'âme s'est endormie, qui n'entre plus en relation avec l'existence.
La dissociation est assèchement, exode, amputation, exil sec et torturant. C'est la vie privée de sa source. L'homme privé de la sensation de l'étrangeté matricielle. La dissociation est l'écho qui ne trouve pas de réponse.
"Dieu est mort", dit ce fou au-dessus des plaques d'égout. Il n'y a rien. Il n'y a pas de secret. Et de là, le grand n'importe quoi de l'intellect qui délire et théorise sur sa blessure, sur l'absurdité du monde.
Le dissocié se fouette le corps avec le foie d'un monde qu'il a laissé ici sans écho — et quelque part, secret mal gardé, y trouve du plaisir. Le plaisir de celui qu'on abandonne et qui pense être élu dans sa solitude blessante.
Les lumières de la ville deviennent alors les seuls luminaires du vaste ciel pourtant plein de promesses. Les réverbères des rues éclipsent les étoiles, et l'éclat des réclames de whisky réduit même le clair de lune à une inconséquence presque invisible.
Ce qui me touche, c'est la grande lassitude. L'âme résignée et boudeuse, négligée, qui dégénère et devient dure, dure et de plus en plus dure, et tourne en rond dans sa catacombe privée. La grogne, le ressentiment contre la vie. Voilà ce dont je voulais me guérir — et ce dont tout homme doit se guérir aujourd'hui.
De très anciennes légendes racontent qu'un soir, en des temps où les mots n'existaient pas encore, un primate tout juste assez conscient pour en être triste trouva au clair de lune sur une bûche mousue un champignon qu'il porta à sa bouche — et, au milieu de ses larmes sans mots, l'ingéra comme on abandonne.
Je crois que c'est le chaînon manquant de toute notre histoire — le générateur de toute nostalgie, de la mienne, de la vôtre et de celle de notre espèce. Car chose invraisemblable : le champignon répondit.
C'est à peu près à cette période que je suis tombé sur le livre d'Aldous Huxley — Les portes de la perception. Je l'avais toujours eu dans ma bibliothèque sans jamais l'avoir ouvert.
Dans ce texte, Huxley narre un épisode étrange vécu suite à l'ingestion de peyotl, un cactus ancestral originaire d'Amérique du Sud, puissamment psychédélique — et les révélations sur la nature même de la réalité qu'il en tira. Cet essai est l'un des premiers manuels de voyage intérieur d'un philosophe intoxiqué.
À l'idée, mon corps frissonna. Cela me paraissait dangereux. Je n'avais ni dieu ni plantes, ni chaman, ni rituel, ni cactus d'aucune sorte. J'avais juste un cœur emballé de cellophane et une question sans réponse : le monde est-il juste ce qu'il me semble être, et rien de plus ?
Mais en lisant son texte, je me dis que si même la moitié de ce que racontait le célèbre écrivain était vrai, alors tout n'était peut-être pas perdu. Huxley faisait un lien direct entre l'expérience psychédélique, l'expérience religieuse, la vision des mystiques — et il semblait porter en très haute estime les pensées produites par l'ingestion de la plante.
Je fus pris d'un vertige. Et si mon problème était que j'étais sobre — beaucoup trop sobre pour comprendre ce que je voulais saisir ? Et si je me bornais à essayer de lire des conclusions sur un espace-temps que je ne connaissais pas — la description d'un paysage que je n'avais jamais vu ?
Je tombai sur les travaux de Robert Gordon Wasson. Ce banquier d'affaires qui, du jour au lendemain, au milieu des années 30, quitta toute sa vie professionnelle florissante pour se lancer avec sa femme dans un immense travail de compilation sur l'utilisation des plantes psychédéliques dans l'ensemble des traditions religieuses et magiques à travers le globe.
Wasson et sa femme devinrent en 1955 les premiers occidentaux à participer au rituel aztèque du champignon sacré quelque part dans les collines du Mexique.
Sa conclusion était simple et frontale : la philosophie trouvait ses racines dans l'expérience de l'extase psychédélique. Comment la chose avait-elle pu m'échapper ?
Wasson écrit :
Lors de notre premier voyage au Mexique, nous nous savions, ma femme et moi, sur le chemin d'un mystère antique et sacré, comme des pèlerins à la recherche du Graal. Les gens se divisent à mon avis en deux catégories : ceux qui ont pris le champignon et sont disqualifiés par le caractère subjectif de leur expérience, et ceux qui ne l'ont pas pris et sont disqualifiés par leur totale ignorance du sujet.
Le champignon nous permet de voir plus fortement et plus lumineusement qu'avec notre œil mortel, bien au-delà des horizons de cette vie passagère. Il nous permet de voyager dans le temps, de traverser d'autres niveaux de réalité — ou comme disent les Indiens, il permet de voir Dieu.
Tout ce que l'on voit cette nuit-là baigne dans la clarté de l'origine. Le paysage, les maisons, les ustensiles quotidiens, les animaux. Tout est calmement irradié par la lumière primordiale. Cette totale nouveauté — on dirait l'aube de la création — vous submerge et vous enveloppe, vous dissout dans sa beauté inexprimable. Ici et maintenant, je vois pour la première fois. Je vois directement, sans l'aide de mes yeux mortels.
Wasson avait longuement étudié les mystères d'Éleusis, un culte de la Grèce antique qui s'était tenu chaque année pendant plus de deux mille ans consécutifs, non loin d'Athènes. Ces cérémonies secrètes — auxquelles s'étaient évidemment rendus tous les pères de la philosophie occidentale : Socrate, Pindare, Héraclite, Platon, Aristote, Pythagore — consistaient vraisemblablement en un long voyage intérieur suite à l'ingestion d'un breuvage de plantes enthéogéniques.
Wasson écrit :
Platon nous dit qu'au-delà des apparences éphémères de ce monde illusoire, il y a un monde idéal — le monde des idées, où les choses existent avec leur visage originel, dans leur forme éternelle. Le mythe de la caverne est une présentation de cette même idée. Le monde derrière le monde.
Pendant deux millénaires, les philosophes se sont acharnés à peser et à discuter sa théorie. Mais d'où Platon tirait-il ses conceptions ? Pour moi, la chose est claire comme elle l'était aussi pour ses contemporains : Platon avait bu le breuvage à Éleusis et avait eu les visions cette nuit-là. Platon était un initié.
Je n'avais aucune idée quoi penser de tout ceci. Était-il possible que l'histoire de la philosophie se résume au fond à une foule d'ignorants sobres qui essayaient en vain de commenter les paroles de vieux sages intoxiqués ? Toute la pensée occidentale serait-elle une suite de notes de bas de page ajoutées au trip d'un sage grec sous ergot de seigle ?
Mais je tirais de Wasson une chose : ceux qui avaient vraiment cherché des réponses et semblaient en avoir obtenu avaient, semble-t-il, joué leur corps dans la balance. Et cela me suffisait.
Le second personnage déterminant fut l'ethnobiologiste et essayiste Terence McKenna. McKenna avait passé sa vie à investiguer ces questions, à parcourir le monde, s'essayant à toutes les intoxications possibles et imaginables sous couvert de recherches botaniques.
Sa conclusion après une vie dédiée au sujet était simple : en la matière, il n'y avait pas besoin de croire en quoi que ce soit. Il fallait d'abord et de toute urgence aller voir par soi-même.
McKenna écrit :
Les psychédéliques sont à la psychologie ce que les télescopes furent à l'astronomie au XVIe siècle. Si quelqu'un refuse de regarder dans la lentille d'un télescope, il ne peut pas se dire astronome. Et bien si quelqu'un refuse d'apprendre ce que les substances psychédéliques ont à enseigner sur la structure de la réalité — et donc sur son propre esprit — alors toute thérapie qu'il entreprend, tout travail de recherche sur la psyché humaine demeure confiné à un espace délimité de la réalité.
Pour la première fois se dressait sur mon chemin une porte. Le long couloir de l'intellect semblait s'arrêter ici.
Et pour la première fois de ma vie, je fus terrifié. Je faillis rebrousser chemin et enterrer toutes ces choses — comme si je n'avais jamais lu ces livres, comme si je pouvais oublier tout ceci et revenir sur le petit continent mondain où la philosophie est une jongle distrayante, un concours de cerveaux où personne ne risque jamais rien, et certainement pas son corps.
Tout le monde veut des réponses — tout le monde. Mais lorsqu'on nous propose vraiment de les obtenir, combien font demi-tour ?
Rebrousser chemin, c'était dire que tout ceci était une lubie. Que je ne croyais pas en mes recherches. Et, disons-le franchement, que je n'avais pas le courage d'essayer de me sauver. J'avais si peur d'être détruit — et en même temps, paradoxalement, si peur d'être déçu par ce qui pouvait se trouver de l'autre côté de la porte.
Or, le tunnel que j'avais suivi depuis le début de mon adolescence menait ici — à l'entrée d'une forêt, vers une clairière illuminée par une demi-lune, autour de laquelle une foule invisible d'ombres semblait s'être rassemblée en attendant ma venue. Au milieu de la clairière trônait une bûche sur laquelle avait poussé une petite forêt de champignons fiers et glorieux, à la chair brillante et gorgée de lune — et qui semblaient me dire : as-tu suffisamment de courage pour voir ?
Ce jour est arrivé. Maintenant, je n'avais plus qu'une chose à faire : apprendre à mourir.
Dans son roman, Philippe K. Dick écrit :
Un jour, pendant une conférence que je donnais à l'université de Fullerton en Californie, un étudiant m'a demandé une définition simple et courte de la réalité. J'ai réfléchi et je lui ai répondu : la réalité, c'est ce qui refuse de disparaître quand on cesse d'y croire.
D'après ce critère, beaucoup de choses que nous vénérons au quotidien s'effondrent : la politique, l'argent, les lois, nous-mêmes. Ces choses sont pulvérisées dès lors qu'on cesse d'y croire.
Au contraire : l'amour, la mort, le vrai bonheur et le vrai malheur, la nostalgie, la beauté, la sagesse — ces choses n'ont pas besoin que l'on y croie pour exister.
Il en est de même pour l'expérience psychédélique. Elle s'impose à vous. Que vous y croyez ou non, ça ne changera absolument rien. Comme l'amour d'ailleurs — elle s'impose, elle surexiste.
Je me réveillais avec une grosse boule dans le ventre. Depuis trois jours, je ne faisais qu'y penser. J'avais fixé le jour à dimanche et il se trouvait que dimanche c'était aujourd'hui.
J'étais terrorisé. Et à chaque fois que je retourne dans ces espaces, c'est la même chose. Mon ventre se serre. Je suis irritable et nerveux dès le matin.
Plus l'on s'invite dans ce vortex et plus on apprend à lui témoigner un grand respect, car on saisit qu'il peut nous détruire en un claquement de doigts. La piété vient ici de l'expérience directe et non pas de l'autorité de quelque prêtre ou gourou douteux qui cherche à vous faire peur pour que vous soyez plus obéissant.
Ce truc demande un courage complètement dingue car, pour la première fois de votre vie, l'enjeu ne sera plus d'accélérer mais de trouver les freins.
Je suis persuadé qu'il existe des moments futurs de nos vies qui, de par leur énorme poids sur la nappe de l'espace-temps, parviennent à exercer une telle attraction dans le présent que l'on finit par les sentir à rebours et par inexorablement glisser vers eux.
Les événements ont une masse propre, comme les planètes ou les étoiles. Le futur est donc, d'une certaine manière, déjà en train de se produire. Il pèse sur nous et nous glissons vers lui. Les rencontres amoureuses, les deuils, les grandes compréhensions — toutes ces choses sont si lourdes qu'elles inclinent, à mon avis, le présent en pente douce.
De la même manière, j'ai parfois l'impression que l'expérience psychédélique est si forte qu'elle déborde du temps. Comme si le voyage commençait avant même que la plante n'entre dans le corps.
Les Mexicains ont plusieurs manières de désigner les champignons psychédéliques. Aujourd'hui, ils parlent souvent des niños — les petits garçons. Historiquement, avant la colonisation espagnole, chez les Nahua indigènes, l'appellation traditionnelle était Teonanácatl — chair des dieux.
D'un point de vue strictement biochimique et physiologique, les champignons psilocybes sont sans danger, non addictifs. On abolirait toute la littérature scientifique sur leur utilisation dans des traitements contre la dépression, le stress chronique ou l'anxiété — avec des résultats parfois époustouflants — qu'il existerait toujours un non-dit.
L'expérience psychédélique n'est pas une expérience physiologique. C'est une expérience existentielle, qui comporte donc des dangers bien plus étranges que ceux du corps matériel. Par exemple : mourir d'émerveillement dans un flux épileptique et néonesque phosphorescent. Se faire écartelé aux quatre coins du cosmos par de petits elfes rieurs. Être forcé à regarder en face son refoulé, sous la forme d'une entité boueuse et menaçante de plusieurs millions de kilomètres de haut. Subir une refonte complète de sa personnalité humaine.
L'expérience enthéogénique est insécurisable — car si elle l'était, elle perdrait toute sa puissante étrangeté. Personne ne sait ce que vous y trouverez. Chaque voyage est une initiation. Et la seule manière de se diriger dans ces espaces consiste à se cramponner à son courage de toutes ses forces.
Le thé fume devant moi. Je tremble et mon cœur bat en ma carotide. Mon amoureuse est assise à un mètre de moi. La maison est vide et silencieuse. Deux bougies brûlent à côté de moi. J'ai placé quelques objets importants à ma droite — un chat en pierre, un pissenlit cueilli sur la colline, quelques cailloux.
Je saisis le thé aux champignons et bois le breuvage d'une traite. Puis je m'assoie en tailleur sur le fin matelas placé au sol et ferme les yeux.
Vous devez savoir une chose. Je ne suis ni un croyant, ni un occultiste, ni un gourou mystique bizarre. Je suis un chercheur et un poète. Mes opinions sont généralement beaucoup moins extravagantes que celles des gens avec qui je discute, car je suis dur à convaincre si mon œil n'est pas impliqué dans ce que l'on me raconte.
Mais je sais aussi reconnaître mes propres œillères. Et je pense que lorsqu'une expérience vous contraint et vous soumet, c'est faire preuve d'une irrationalité totale que de ne pas accepter le caractère irrationnel de celle-ci.
En matière d'idées sur la vie, il est aussi fou de se faire une opinion sur quelque chose que l'on n'a pas expérimenté que de refuser d'expérimenter quelque chose sur lequel on prétend avoir une opinion.
On reconnaît un bon chercheur à sa capacité à préférer toujours voir ses idées mourir pour lui plutôt que de mourir pour ses idées.
L'expérience psychédélique ne peut être comprise en dehors de son expérimentation directe. Et même une fois remonté du vortex, dire que l'on a compris ce qui nous est arrivé est faux. On a traversé quelque chose — ou plutôt, quelque chose nous est passé dessus. Quelque chose dont ni nos catégories mentales actuelles ni nos mots ne nous permettront jamais de rendre efficacement compte.
Les vrais mystères ne sont pas des problèmes à résoudre. Les vrais mystères sont mystérieux — c'est-à-dire qu'ils font partie du résidu structurellement inconnaissable de la réalité.
Sur ce sujet, il est inutile de parler de vrai, de faux, d'illusion, de chimère hallucinogène. Il faut plonger, se fondre dans la question et accepter de se faire recomposer par elle.
L'extase intérieure n'est pas quelque chose que vous vivez — c'est quelque chose qui vous vit.
Jamais la phrase de Nietzsche sur l'abîme qui vous regarde en retour n'a aussi bien trouvé sa place. Le puits a des yeux.
Après environ une demi-heure, allongé dans le noir complet, bandeau sur les yeux, je sens mon estomac commencer à remuer et ma température corporelle chuter. Ce sont les signes du début de l'intoxication.
Les Mazatèques insistent beaucoup là-dessus. Le voyage doit se passer dans l'obscurité la plus dense, avec un minimum de stimulation sensorielle. Le voyage fait dans les règles de l'art est une méditation. Ce qui compte vraiment se passe derrière les paupières, dans l'espace infini de la pensée.
Imaginez être sur un plongeoir duquel on va vous pousser — vous le savez, mais vous ne savez pas quand ni dans quoi. Votre esprit s'affole. Peur, panique, anticipation, doutes, dragons en tout genre. Tout s'agite et vous devez lutter pour conserver une immobilité de corps et de pensée.
Je commence à voir derrière mes paupières closes de ténus flashs de lumière orange, longiformes, à peine perceptibles. Mon cœur accélère, mes jambes se mettent à trembler. Je suis à l'aise avec ça. Si ça tremble, c'est que la peur s'évacue. La peur doit circuler. Tous les mammifères tremblent. Il faut laisser le corps faire.
Soudain, je sens monter une chose immense. Derrière le noir de mes paupières, un espace s'ouvre. La porte apparaît enfin.
L'espace psychédélique se situe entre la vision, la pensée et le rêve. C'est un passage bâtard où les trois se mêlent et deviennent indistinguables les uns des autres. C'est penser en rêvant, ou rêver en pensant — sauf que vous recevez des maîtres à la place. C'est l'œil de l'intérieur, habituellement silencieux, qui d'un coup se met à recevoir un flux d'information venu d'ailleurs.
Un flux d'abord tenu, serpentin, presque agréable. Puis un flux qui grossit, grossit, grossit jusqu'à ce qu'il occupe tout l'horizon. Et à ce moment-là, vous paniquez — je panique — car le flux ne s'arrête plus.
Du désert silencieux émerge alors une ombre colossale. Un géant se redresse à l'horizon et vous fixe. La chose est immense. Elle fait un million de kilomètres de large et un autre million de long et fonce vers vous à la vitesse de la pensée. Et vous ne pouvez pas l'arrêter.
J'avais lu partout cette formule : mort de l'ego. Ces mots ne me disaient rien. Et maintenant, je sais pourquoi — parce que ces mots mentent. On expédie la chose. C'est du verbiage, du conceptualisme arrangeant et arrogant.
Voici ce que c'est, la mort de l'ego. Ce sont tout sauf des mots. C'est votre corps qui traverse ça. C'est une césarienne cosmique dans laquelle on extrait de votre inquiétude terrestre — en l'ouvrant en deux — un nourrisson amusé auquel on scotche votre dernier œil conscient sur le ventre. Puis on propulse le tout à vitesse lumière dans les étoiles.
Il ne vous reste alors plus qu'une chose à faire : ouvrir le dernier œil qu'il vous reste, scotché à un bébé stellaire, et regarder en essayant de ne pas mourir d'émerveillement.
C'est un cataclysme. Une apocalypse intérieure. L'opération est d'une violence terrifiante ou d'une incroyable douceur selon si l'on y consent ou non.
Vous n'allez pas sonder l'océan — c'est lui qui va vous sonder, car vous l'avez invité à l'intérieur de vous.
À ce moment-là, allongé sur mon tapis, je saisis que le moment crucial arrive — celui du choix. Soit je reste en haut et me fais écartelé vivant, traîné à l'arrière d'un tanker lancé à pleine vitesse. Soit je tombe en arrière de mon plein gré et plonge dans la source même de l'information translucide et obsidienne qui me tire vers elle.
Je prends une grande inspiration et je dis — à voix haute, je crois — OK, on y va. Et j'accepte vraiment.
Quelque chose se passe quand vous acceptez le voyage. Dans ces espaces, vous gardez toujours votre libre arbitre. Il est de votre responsabilité de consentir ou non à ce qui vous est présenté. La nature aime le courage et le récompense toujours. Or, sans choix, le courage n'existe pas.
Juste après avoir prononcé ces mots, je sens le portail se refermer derrière moi. Je suis à l'intérieur.
La première chose que je vois — en pensée et en image simultanément — c'est une petite citadelle grisâtre, presque fantôme, au-dessus de moi. Je prends conscience que je suis en train de tomber. Je tombe comme si je m'enfonçais sous une terre invisible à des milliers de kilomètres sous la surface, et mes yeux sont braqués vers la citadelle tout en haut qui rétrécit inexorablement.
Et à ce moment-là, je le sais. Je le sais comme je sais mon prénom. Cette citadelle, c'est mon intellect, mon esprit, mon humain. Et je la trouve drôlement prétentieuse. Elle est si frêle, si anecdotique. Tant d'angoisse pour une chimère, un fort qui ne garde rien.
Ce qui reste là-haut, c'est le corps terrestre avec ses inquiétudes, ses préoccupations, ses jugements, sa suffisance, ses certitudes. C'est ma personnalité — et ici, ma personnalité est le prix de passage dans le vortex. Un vulgaire tissu qu'il faut savoir laisser à l'entrée par politesse. Le citoyen doit mourir pour que le voyageur arrive.
Dans le vide laissé par l'amputation consentie de ma raison s'engouffre un vertigineux cortège d'intuitions exotiques, de pensées, de paroles intérieures plus étranges les unes que les autres — et pourtant mille fois plus vraies et familières que tout ce que je vénère sans m'en rendre compte là-haut, en surface.
Les trois choses les plus surprenantes dans l'expérience psychédélique sont, à mon sens :
Sa nature essentiellement intérieure. Avant d'entrer dans le vortex pour la première fois, on s'imagine que le plus incroyable va se dérouler dehors, dans la prolifération d'hallucinations dans l'environnement proche. Or, ces choses sont curieuses, mais le véritable spectacle — le secret, le pourquoi du voyage — se passe en silence derrière les paupières vibrantes d'un hominidé concentré pour ne pas paniquer face à ce qu'il reçoit en téléchargement. L'expérience psychédélique est un grand centre de téléchargement avec un débit totalement inconnu à la normalité du cerveau humain. Beaucoup de gens, faute de fermer les yeux, ratent cette partie — qui est une mise à jour de notre système d'exploitation humain, rien de moins.
Sa cohérence totale. On ressent distinctement la présence de forces multiples, joueuses, presque enfantines, à l'intérieur de notre esprit — extrêmement pressées de nous montrer mille et une choses. Les formes s'enchaînent plus vite qu'on ne peut les penser, et chaque forme est accompagnée d'une idée. Les deux sont liés. La forme démontre l'idée et l'idée démontre la forme — dans une sorte de langage bien plus avancé que le nôtre. Rien ne veut rien dire. Tout ce qui est dit est évident. Pas la moindre trace de raté ou d'imprécision. Tout ce qui vous est montré a un sens. Vous le sentez sans pouvoir l'expliquer. C'est une forme d'exposé étrange et galactique fait par de petits gnomes qui passent des diapositives à une vitesse qui excède notre niveau de compréhension et se servent de votre conscience comme d'une grande toile de projection. Ce n'est pas une expérience de chaos ou de désordre obscur.
Ce n'est pas une réduction de la pensée — c'est un niveau d'organisation de l'information incroyablement efficace, capable de faire passer des milliers de livres en une seule image mouvante et en quelques sensations primaires. C'est peut-être le logos, l'information vivante qui s'exprime. L'espace psychédélique est peut-être le seul où la pensée n'est pas un prétexte à autre chose, un déguisement. Ici, la pensée est vivante.
Le champignon parle — aussi inconcevable que soit cette information. Quand je dis "des voix", je devrais plutôt dire : une intuition, une opinion propre sur tout ce qui vous passe par la tête, ou une ligne directe avec la part de vous beaucoup plus intelligente que vous. Toutes ces choses reviennent au même. Vous dialoguez avec quelque chose d'absolument étranger, immense et quasiment omniscient, comme si quelque chose s'était invité dans votre esprit et commentait tout ce que vous pensez et voyez dans le vortex.
Il est tout à fait possible d'entretenir une conversation avec ce logos vivant et passionné. C'est même une des meilleures parties de l'expérience.
Les traces de ce logos intérieur se retrouvent à travers l'histoire : dans la philosophie hellénistique, les transes des poètes, les discours des mystiques. On peut sans mal suivre les traces de cette voix qui en sait plus sur vous que vous, et qui guide celles et ceux qui parviennent à la réceptionner. À mon sens, ce qu'on appelle l'inspiration est simplement une liaison de plus faible intensité avec cette même source.
Rappelons-nous toujours qu'à l'échelle de l'humanité, ne pas entendre de voix inspirationnelle est une situation beaucoup plus insolite et nouvelle qu'en entendre.
Quant à savoir d'où cette voix vient — si c'est une illusion produite par le système nerveux, une intelligence cachée de la plante, ou quelque chose de bien plus étrange encore — je crois que tout cela importe peu. Ce qui compte, c'est ce qui vous est dit. Le message est le messager. Et le message est incroyablement clair.
Je suis complètement immergé, flottant dans quelque chose de proche de l'hyperespace. Sur les côtés passent d'immenses structures aliennes, semblables à des vaisseaux-fleurs en plastique translucide dans lesquels je vois passer une sève électrique et dorée. Chaque structure est vivante, se recompose à chaque seconde et mesure un univers tout entier.
Pourtant, respirer, c'est la clé. Une grande inspiration thoracique — le paysage change, les structures s'effondrent. Noir. Un autre espace. Silence et immobilité.
Le flux se redirige vers l'intérieur. Je sens monter quelque chose de différent, comme si quelque chose me donnait l'impression d'être en danger. Une force s'éveille, une force qui m'en veut, qui veut m'oblitérer. L'énergie qui monte m'est totalement inconnue et est plus forte que moi.
J'ouvre la bouche et dis doucement : "On y va, mais doucement."
À peine la phrase terminée, je me retrouve propulsé en enfance. Des images de mes premières relations amoureuses s'enchaînent en flash. Des détails que je n'avais plus remonté à la surface depuis longtemps. Une voix dit : "Regarde, regarde-toi aimé."
Mon corps vibre énormément. J'ignorais même qu'un corps humain pouvait faire ça.
Le flux m'emmène récapituler toutes mes relations depuis ma petite enfance jusqu'à aujourd'hui. Je pleure beaucoup. Un enchaînement d'émotions brûlantes comme si mille chagrins depuis trop longtemps coincés dans les recoins de mes côtes se précipitaient pour être consumés dans la fournaise de mon cœur. Je me sens humilié, abandonné, trahi. Nul, incompris, vulnérable. Et tout ça en même temps.
Je dis à voix haute : "Je comprends, je comprends, je comprends. Pardon, pardon."
Ce qui me traverse est une tempête de regrets sans apitoiement. Car l'apitoiement, c'est de la triche. Juste des regrets crus et purs.
Une chaleur vient, puis une voix qui pénètre dans ma tête comme un jet de lumière :
"Mais tu as aimé, et seul l'amour compte. Être aimé en retour, ce n'est rien. Le plus important, c'est d'aimer, d'avoir aimé et d'aimer encore. Et tu es aimé mille fois."
Puis, derrière ce brasier difficile, une immense chaleur qui grossit et grossit encore. Et la voix énonce :
"L'amour n'est jamais perdu. Tout se règle le moment venu. Personne n'a jamais aimé pour rien. Pas de blâme. Tout est rendu à chacun. Aime sans attendre. Aime comme un cadeau. Aime pour plus tard. Celui qui aime n'a jamais tort. Aime avec la certitude d'être aimé. Aime sans peur. Qu'importe que la lumière passe ou non ici et maintenant. Demain toutes les citadelles se briseront. Tout l'amour éprouvé sera donné, et tout l'amour empêché sera rendu. Aime en anonyme. Aime comme le possesseur de la source infinie. L'amour est un acte qui dépasse le temps. Apprends à aimer sans rien attendre en retour."
Je croyais savoir ce qu'était l'amour. Ce jour-là, pour la première fois de ma vie, j'ai compris ce que mourir d'amour pouvait vouloir dire.
Je fus recouvert d'une énergie si intense, d'une couverture à la miséricorde infinie, si grandiose que je ne crois pas pouvoir en donner la mesure ici par les mots.
Représentez-vous la chose ainsi. Pensez au jour de votre vie où vous vous êtes senti le plus intensément aimé, chéri, protégé, en lien avec un autre être humain en pleine vulnérabilité. Et maintenant imaginez que vous ressentiez cette même intensité, mais de la part de chaque être humain ayant vécu, vivant et à vivre — en même temps.
C'est pourtant exactement ce que je ressentais. Et la chose ne faisait que grandir.
À un certain point, alors que l'intensité ne faisait qu'augmenter, j'eus l'intuition de ce qui pouvait se trouver au bout de la piste : "Mais éprouver tout l'amour du monde, c'est mourir évidemment. Pour ressentir tout l'amour, le jeu doit devenir le monde. Je dois abandonner mon moi. Je dois me fondre dans l'amour."
Tout l'univers se compressait en un point précis qui se trouvait être mon plexus.
Dieu, amour et mort étaient alors une seule et même chose.
La mort n'existe pas. On se vaporise. Le mot "mort" est un mot superflu. "Vaporisation" me semblait bien plus adéquat pour décrire le processus à la fin de la piste. La mort est un retour à la source.
Dieu, amour et mort sont trois mots pour parler exactement de la même chose. Ce sont les trois reflets d'une même énergie selon qu'on la regarde de très loin, de très près, ou à l'envers.
Il était peut-être trop tôt pour aller rencontrer le grand patron. Je demandai à voix haute que l'on s'arrête ici. Quelque chose tira la manette de frein du train, juste avant la grande dilution. Et dans un soupir, je sentis tout mon corps grésiller d'adrénaline dans la décélération.
C'est à croire qu'il a fallu que j'aille jusqu'au dernier mètre de rail avant le vide pour comprendre ce que je devais comprendre.
Leçon : aucun amour n'est jamais perdu.
Après cette escalade, je pleurais beaucoup. Je sentais en moi l'amour comme jamais je ne l'avais senti. Et je n'avais plus peur. L'amour était comme un objet que je possédais.
Je pleurais sur la beauté d'autrui dans un total et parfait oubli de moi-même. Seule comptait la beauté de chaque être fabuleux que j'avais eu la chance de croiser sur ma route. Au-delà de leurs devoirs, de leurs échecs, de leurs dragons — ce qu'il y avait sous la peau de tout le monde était infiniment aimable et méritait tout l'amour du monde.
Je pleurais de fierté pour vous. Et à chaque fois mes lèvres s'écriaient : "Félicitations !"
Des visages que je n'avais croisés qu'une ou deux fois dans ma vie apparaissaient, et je voyais leur combat, leurs épreuves, avec une empathie sans bornes — car chacun était un héros.
Puis un "et félicitations à moi aussi" m'échappa, et je ris. Je ris en pleurant toutes les vieilles larmes de mon corps, et passai les trente minutes suivantes à me féliciter à voix haute pour toutes les choses dont je ne m'étais jamais félicité.
Parmi les nombreuses choses qu'apprend le voyage psychédélique, il en est une qui restera toujours immensément merveilleuse à mes yeux : le voyage entre les temps.
Les expériences les plus marquantes n'ont pas nécessairement été les révélations étranges sur la nature de la réalité ou les structures fractaliennes. Non — les choses les plus fortes et étranges furent sans aucun doute les expéditions dans ma propre biographie.
Il s'agit d'aller réparer des souvenirs, récupérer des runes perdues derrière le vieux canapé d'enfance, ou s'entourer soi-même d'amour à 8 ans lors d'un grand chagrin d'injustice. On devient alors son propre ange gardien, et l'on se dit : "Mais tout ce temps, c'était moi qui veillais sur moi."
Je sais que ces choses ont le pouvoir de guérir bien des maux oubliés sur lesquels la rationalité échoue. Cette grande rétrospective, ce grand rembobinage — d'autres m'en ont parlé dans des livres et des discussions. Il semble faire partie des motifs récurrents du voyage. Comme une sorte de contrôle technique cosmique appliqué à une conscience individuelle. On doit d'abord réparer le petit cosmonaute de sapience avant de le catapulter plus loin. On doit réparer son cœur — ce qui en pratique semble consister à l'exploser en petits morceaux sous nos yeux fascinés.
Solve et coagula dans mon plexus.
Une légère crainte émergea en moi : "Mais comment vais-je faire pour vivre sans cette chose ? Comment vivre sans cet amour immense ?"
Car une fois qu'on l'a goûté, tout le reste est un désert. Mon contrebandier voulait voler l'amour d'ici et le garder juste pour lui.
Et encore une fois, la réponse me fut apportée :
"Personne ne peut perdre ce sur quoi il est assis, jeune homme."
L'amour est un cristal sur lequel nous sommes assis. Il faut parfois tous les efforts du monde pour s'en apercevoir, mais toujours il est là. À chaque instant, je suis assis sur l'amour, sur la mort et sur Dieu.
Vous êtes aimé en cataclysme. Vous êtes aimé plus que ce que votre système nerveux ne peut structurellement concevoir sans exploser en petits morceaux. Tout le temps. Et tout cet amour vous sera rendu. Car mourir, c'est se vaporiser dans l'amour.
Il est possible d'en avoir un avant-goût ici. Il est possible d'apprendre à mourir avant la fin — ce qui revient à apprendre à aimer. Et je crois que c'est ce que tout le monde recherche partout. C'est ce qui alimente chaque désir humain, chaque volonté, chaque projet, chaque tristesse. Cette source est celle à laquelle tout le monde a besoin de boire.
Une des choses qui frappe en premier lorsqu'on tombe face au champ psychédélique pour la première fois, c'est son envergure gigantesque.
Quand Carl Gustav Jung proposa ses premières cartes de l'inconscient collectif dans les années 30, il tenait évidemment quelque chose. Mais un quart d'heure dans le vortex vous forcera à une conclusion évidente et vertigineuse : le royaume de l'imaginaire dépasse de tout horizon et en tout point celui de l'inconscient collectif humain.
L'humanité et toutes ses pensées, ses guerres, ses accomplissements, ses idées, ses peines depuis son premier jour jusqu'à aujourd'hui est ici une goutte d'eau. Une fois le cocktail de neurotransmetteurs versé dans votre cerveau, l'expérience à laquelle vous avez accès est une banque mnésique de l'histoire — pas juste de l'histoire humaine, mais de l'histoire des plantes, de la vie, de la Terre, des galaxies, de la nôtre et des autres, et de tout ce qui se trouve avant et après.
Jung était un pionnier, mais un pionnier trop prudent. Il avait certes eu le courage d'indiquer la porte perdue à tout l'Occident rationaliste — ça, personne n'en doutera d'ici quelques siècles. Mais sa tentative de cartographie de l'univers inconscient est au mieux une petite entreprise locale pour prendre en photo les ruelles de son quartier résidentiel. Il a pris la ruelle en face de chez lui pour la totalité de l'univers inconscient observable. Un trou d'eau pour l'océan.
Ce qui est humain dans l'expérience psychédélique est au mieux une petite péninsule très récente. L'inconscient, si nous tenons à l'appeler comme ça, est un domaine parfaitement alien dans sa globalité. Dès que l'on s'éloigne un temps soit peu de la petite île nommée humanité, on débouche sur des choses qu'il nous est strictement impossible de considérer comme appartenant à notre univers intérieur. Des choses qui ne viennent pas d'ici. Et pourtant, ces choses sont en vous et en moi.
En réalité, les aliens sont peut-être d'abord à l'intérieur de notre crâne.
La chose la plus alien de tout le cosmos, c'est peut-être notre propre âme.
Ayant complètement perdu toute notion du temps, je me laissais dériver. J'avais alors la très nette sensation de pouvoir saisir l'humanité dans son ensemble. Pas comme un concept abstrait — je sentais l'humanité comme un organisme, un organisme dont je comprenais la situation et les épreuves. L'humanité m'était comme un ami dont vous pouvez lire l'âme dans les yeux.
Et plus je regardais cet organisme, plus je notais des choses. Il me semblait absolument évident que tout le monde jouait son rôle, que tout était d'une certaine manière parfait ou en préparation.
J'éprouvai pour le "nous" — dans lequel, qui que vous soyez, vous êtes inclus — une immense compassion. L'animal humain était né seul, sans guide, sans mode d'emploi. Il avait dû apprendre par lui-même le bien, le mal, le souhaitable, la douleur, les écueils. Et il essayait. Il se trompait, il recommençait. L'humanité était encore un enfant sauvage en apprentissage.
Chaque échec était vécu à sa surface comme des cataclysmes d'injustice, des bains de sang. Mais l'humanité était certes empotée, juvénile, ignorante — après tout, elle venait juste de naître, et en plus orpheline, elle faisait son possible.
De ce point de vue, nous avançons sans nous en rendre compte dans la bonne direction. Tout le monde est au travail, tout le monde est à la tâche.
J'ai bien conscience qu'à la surface de telles idées n'ont aucun sens, qu'elles entrent en confrontation directe avec ce que nos yeux voient et ce que nos oreilles entendent sur l'état du monde. Comment dire qu'ici, au fond du terrier, se trouve la certitude que tout est bien, que l'humanité apprend, que chaque humain reçoit, que toute chose grandit — sans que vous ayez envie, à raison en surface, de m'étriper ?
Cette phrase qui résonna dans ma tête hyper pressurisée comme une évidence pure, une vérité incontestable : "L'humanité fait le travail, tout le monde est à son poste."
L'image de l'accouchement, peut-être. Derrière la porte, ou au niveau microscopique des tissus, la chose est terrible. C'est un cataclysme. On entend les cris et les pleurs. Tout se déchire et saigne. Et pourtant, c'est l'amour qui vient et la vie qui vit.
Peut-être qu'au fond je me tiens au quotidien soit trop loin, soit trop près. Mais lorsque je fus pendant quelques heures plus intelligent que maintenant, plus aimant, plus digne, il me paraissait bien que tout était à sa place, que tout avançait comme il se doit, qu'il n'y avait nulle raison de s'inquiéter, nulle raison de désespérer — mais qu'il fallait redoubler d'efforts et d'amour pour soutenir le primate dans sa quête vers les étoiles.
Comme l'a signalé le philosophe des sciences Alfred Whitehead : l'ordre moral de l'univers réside précisément en ce fait que le mal est négateur de lui-même. Quand le mal a libre cours, il finit toujours par se suicider. Ce suicide s'appelle l'éducation.
Tout le mal que génère l'humanité se résume par les tâtonnements d'un enfant singe livré à lui-même depuis son premier jour. Un enfant qui craint la trahison, la famine, l'exclusion. Un enfant qui mord, qui griffe, mais qui apprend.
Il existe dans nos vies mille moyens de fuir et de ne pas regarder ce que nous devons regarder. J'ai fui dans ma vie et je fuirai encore. Parfois les conditions de nos vies sont juste trop pour nous.
Mais s'il y a bien une chose que je tiens à dire sur l'expérience psychédélique telle que je l'ai rencontrée — avec humilité et écoute, dans un cadre cérémoniel et introspectif — c'est qu'elle ne peut en aucun cas être considérée comme une fuite. Elle est tout l'inverse. Elle est une rencontre en pleine objectivité avec toute sa propre décharge psychologique, généalogique et phylogénétique.
En s'installant à l'intérieur de soi, en silence dans le noir complet, en faisant preuve de courage et d'écoute, il n'y a plus de fuite possible. Vous allez voir votre colosse.
Je comprends pourquoi les gens ont si peur du voyage psychédélique. Car les gens sont fous et ils le savent ou le pressentent. Et plus on se sait fou, plus l'on est terrifié. On a peur de se rendre devant son monde intérieur pour présenter ses excuses.
La timidité se transforme en honte. La honte en peur, la peur en aversion, l'aversion en panique morale, la panique morale en haine.
Tout ce qui en nous est fou, dissocié, tout ce qui refuse de sentir ce que nous devrions sentir — tout cela considère à raison l'idée psychédélique comme une chose extrêmement dangereuse. Et a raison. Quiconque voyage par ce chemin souterrain saisit que la fuite est de ne pas y plonger. Car ici, on voit tout. On voit nos manquements à aimer. On voit nos failles. On voit nos ombres prendre forme. Nos désirs mis sous le tapis ressurgissent et nous sautent à la gorge.
Mais si l'on ne détourne pas le regard de toute cette armée d'ombre et que l'on fait preuve d'un grand courage, il est possible d'apprendre à leur tendre la main et de dire : "Allons, mon cœur, pleure, apprends et grandis."
Le vrai mensonge, c'est l'histoire, le monde, le mutisme, la culture et tout ce qu'elle nous pousse à refouler. Tout ce qui prétend être trop pressé pour s'arrêter et faire l'état des lieux — ça, c'est une fuite.
Regardez l'état mental de ceux qui sont censés diriger. Regardez comme nous adorons le conflit. Comme nous avons soif de violence. Comme nous sommes mal dans nos peaux et voulons voir l'autre souffrir tellement nous avons souffert. Comme nous nous rassasions des catastrophes. Comme nous sommes terrorisés d'autrui.
L'enjeu est simple : comment changer nos esprits le plus rapidement possible ? Comment grandir plus vite ? Comment détoxifier nos esprits de tout le fatras empêchant que nous portons ?
Ces alliés végétaux peuvent nous y aider. Car ils nous rendent un peu plus adultes — adultes dans un sens oublié, adultes dans le sens de suffisamment courageux pour aimer sans craindre d'être tués ou humiliés pour ça.
Au fond, le point commun de tout humain qui traverse le vortex, c'est le grand vent d'humilité reçu en plein visage et la ridiculisation de l'identité sociale mondaine que nous portons. C'est le grand dépouillement — une forme de terrorisme métaphysique en ce qu'il fait exploser la culture dont nous sommes recouverts.
En ceci, le voyage psychédélique est éminemment politique, mais son approche politique est prophétique. Elle se joue à l'échelle des millénaires. Elle prend en compte l'hominidé à demi recourbé dans la savane jusqu'au voyage interstellaire.
On peut dire beaucoup de choses de ces expériences psychédéliques — elles sont toujours très personnelles. Mais si l'on essaie d'en considérer dix mille à la fois, la conclusion générale est la suivante.
Premièrement, elles dissolvent les frontières, quelles qu'elles soient, et par conséquent dissolvent le conditionnement culturel. Elles sont profondément démocratiques. Ainsi, marxistes, conservateurs, progressistes, chamanes, chrétiens fondamentalistes ou physiciens nucléaires se retrouveront tous, après coup, à interroger radicalement leurs propres croyances.
Pour modifier en profondeur les conditions mêmes de notre existence, il faut nous altérer nous-mêmes sur le plan philosophique, psychique et peut-être biologique. Si à grande échelle les êtres humains devenaient capables de se libérer des schémas psychiques et des impasses hérités de l'histoire, toute notre conception de l'histoire humaine en serait bouleversée. Ce ne fut que l'espace de quelques siècles.
L'extase, c'est la contemplation du tout. Et c'est pourquoi après l'extase, après cette vision de la totalité, on revient refait, déplacé dans l'espace politique et social pour avoir enfin aperçu la perspective générale.
Mon hypothèse à propos des psychédéliques a toujours été que s'ils ne sont pas légaux, ce n'est pas parce que cela dérange que vous ayez des visions — c'est plutôt qu'il y a en eux quelque chose qui jette le doute sur la validité même de la réalité. Ce sont inévitablement des agents de déconditionnement. La solution à une large part du malaise moderne réside dans une exposition directe aux dimensions authentiques de l'expérience des plantes enthéogéniques.
Au bout d'un certain temps, je commence à sentir que mon corps et mon esprit se réajustent l'un avec l'autre, comme si je revenais très doucement dans la pièce dans une forme de grand atterrissage en douceur. Je reprends conscience du temps réel, de mes sensations physiques, du bout de mes orteils jusqu'au haut de ma tête.
Et à cet instant, la première chose que je me dis : "En plus j'ai le droit de revenir." Je n'en reviens pas — car c'est là peut-être la chose la plus étrange du voyage. Alors que l'on était prêt à ce que tout s'arrête ici, on en revient. On retrouve son corps. On récupère sa petite forteresse laissée en partant. Notre personnalité reprend sa place. Tout rentre dans l'ordre.
Comme si l'on rembobinait une explosion de milliers de petites pièces de Lego. Chaque pièce trouve où se loger. Certaines pièces sont peut-être un peu de travers — mais au global, on redevient assez vite soi-même. Peut-être simplement que certains Legos ont changé de couleur.
Je soulève doucement mon bandeau et suis accueilli par de grands rayons de soleil venant s'échouer sur le parquet, s'étendant comme des ombres de lumières majestueuses. Je reste sans bouger plusieurs longues minutes à fixer ces immenses tours de lumière sur le sol.
La terre — quelle fabuleuse idée. Mes yeux voyaient comme ceux d'un nouveau-né. Peu importe où se plaçait mon regard, tout suffisait à mon âme encore à nu pour se rassasier jusqu'à satiété.
Qui est le Bouddha ? Mais le Bouddha est la poutre, évidemment. Le Bouddha est le tapis, le Bouddha est la poussière dans les rayons du soleil.
Ces expériences m'ont-elles transformé en superhumain éveillé ? Suis-je devenu un guerrier de lumière libéré de tous mes traumas ? J'ai bien regardé. Je ne crois pas.
Je ne pense même pas que ces voyages fassent de nous de meilleurs humains. Jamais aucun voyage, aussi puissant soit-il, ne pourra éviter à nos cœurs les âpres reliefs de toute vie humaine.
Comme l'écrit McKenna : il se peut que nous ayons regardé au cœur du grand mystère. Mais cela ne signifie nullement que nous fussions plus avisés que les autres dès qu'il s'agissait des mouvements de notre propre cœur.
Dans le vortex, il n'y a rien à accomplir. Il y règne une éternité sans enjeu. Vous et moi, nous sommes des créatures temporelles, victimes d'une inertie gigantesque comparée aux êtres qui peuplent le vortex. Ce qui veut dire que bien que nos yeux intérieurs aient pu pendant quelques heures se rappeler la texture étrange de la réalité, pour que ces choses percent jusqu'à notre monde, il nous faudra fournir encore bien des efforts.
J'ai compris beaucoup de choses pendant ces voyages, mais je suis toujours anxieux, toujours apeuré. Souvent, je n'arrive pas à me livrer aussi vite et bien qu'il le faudrait. Je doute mais j'apprends.
Ces voyages ne vous changent pas — ils vous réparent un peu, vous nettoient beaucoup. Mais surtout ils vous rappellent les choses les plus importantes du monde pour vos petites vies éphémères.
Ils disent : aime, prends soin, affronte et livre-toi.
Ils disent : tu es à la maison dans le monde. Tu appartiens à la nature et la nature est ravie que tu existes.
Ils disent : aime sans peur, aime de trop, aime sans te soucier de recevoir ou d'être compris.
Ils disent : apprends à raider l'irrationalité élégante de la vie. Tu ne peux pas comprendre les règles, mais tu peux t'y fondre en dansant.
Ils disent : apprends à voir les autres êtres humains au-delà de leur enveloppe de chair temporaire.
Ils disent : ne prends pas trop au sérieux le monde fabriqué maison des humains.
Ils disent : tout ça n'est que le début.
La relation que j'entretiens avec cet oracle végétal est une sorte de mentorat, un lien maître et élève. Le champignon ne peut rien changer à votre vous de surface. Il n'a pas de corps. Il ne peut rien attraper, rien bâtir, rien oser pour vous. Il vit en dehors du temps.
Mais du haut de ses 5 à 10 cm et sa coupole ondulée, il semble posséder une sorte de savoir. C'est un petit philosophe ayant atteint l'équanimité totale, la compréhension de toute chose. Mais il n'a pas de bras.
Son seul pouvoir consiste à vous choquer par la réminiscence du plus grand que vous — et d'espérer que ces épiphanies terrassantes parviendront à infuser jusqu'à votre citoyen de surface suffisamment pour qu'ici, dans les plans déterminés et pesants de la matière, quelque chose un jour se déplace légèrement. Qu'au cours d'une conversation importante, vous vous rappeliez un peu du parfum du là-bas. Et qu'ici l'aiguillage change. Et que vous disiez : autre chose.
Vous reviendrez toujours dans votre corps et les épreuves seront toujours là. Rien n'aura vraiment bougé. Mais vous ne pourrez plus jamais dire que vous ne connaissez pas les réponses. Vous aurez toutes les réponses. Reste encore à devenir les réponses.
L'expérience psychédélique consiste à recevoir une leçon en six dimensions de votre aspect éternel vers votre aspect mortel.
Une leçon dont le titre est : apprendre à mourir.
Et le sous-titre : apprendre à aimer.
Car finalement, toute philosophie n'a jamais eu qu'un seul but — apprendre à chacun de nous, le moment venu, à mourir en souriant, avec grâce, à basculer en arrière et à traverser la membrane avec style. Les yeux fermés, le sourire aux lèvres.
Car on sait. Ce que nous cherchions en définitive, je crois que nous cherchions l'autorisation de nous réjouir. Nous cherchions à savoir si le cosmos était vraiment aussi silencieux qu'il paraissait ou si nous étions simplement un peu trop sourds.
Et je crois que nous avons trouvé nos réponses.
C'est un peu comme si tu avais un très bon prof qui te faisait des cours extraordinaires — disons de botanique. Il dessine les crapauds sur le tableau, tu as tes yeux en 4D, c'est incroyable. Et un jour, il disparaît et tu es projeté dans la forêt.
Tu as envie de retrouver la même excitation. Mais c'est difficile parce que le prof n'est plus là. Ça demande une autonomisation de ton œil, de ta volonté — être capable de dire : "Je connais la sensation qu'il faut avoir. Je sais ce que ça fait." L'amour, la présence, et plein d'autres choses. Et du coup ça demande un effort, parce que tu ne peux pas vivre sous psychédélique vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ce n'est même pas le message du truc.
Et on parle beaucoup de la tête, des esprits, des visions — mais c'est aussi ton corps qui prend une charge de vie monumentale. Les gens sont complètement malades. C'est un niveau de dissociation aberrant.