URL : https://youtu.be/X1rSVSEfdaM
Invité : Mathieu Ricard — moine bouddhiste, docteur en biologie moléculaire, photographe, auteur, interprète du Dalaï-Lama
Format : Interview longue (~2h30)
L'animateur explique le principe de l'émission : aller chercher des gens parmi les meilleurs dans leur domaine, avec beaucoup de curiosité et sans garantie — juste le temps de comprendre et de progresser. Ricard arrive avec un livre de 600 pages. "Ça vient avec un bon pour les excédents de bagage."
Mathieu Ricard est né en 1967. Il dit être né à 21 ans.
Rétrospective sur l'adolescence : on cherche tous des role models, des gens qui peuvent inspirer. Mais il y a une dissonance troublante que Ricard observe très tôt dans son milieu familial : des gens extraordinairement compétents dans leur domaine — philosophes, mathématiciens, navigateurs — ne sont pas nécessairement de bons êtres humains, ni des gens heureux.
"On avait envie de jouer aux échecs comme Bobby Fischer, mais pas d'être Bobby Fischer."
Un ami scientifique de l'époque résume bien l'état d'esprit commun :
"À cet âge-là, on savait ce que nous ne voulions pas que notre vie soit — ennuyeuse, dépourvue de sens, inutile à soi-même et aux autres. On ne savait pas vraiment ce qu'on voulait qu'elle soit."
Ricard grandit dans un environnement intellectuellement dense :
À 16 ans, Ricard déjeune avec Igor Stravinski. Il côtoie des membres du groupe Bourbaki. Il voit évoluer des gens "renommés, ayant amené certaines capacités à un point très élevé" — et pourtant :
"Si on prenait 50 philosophes, 50 mathématiciens, 50 jardiniers — en dehors de leurs capacités extraordinaires, vous aviez autant de gens heureux que malheureux, bienveillants que impossibles à vivre."
Ce soir-là, Ricard aurait pu aller au cinéma. Il va chez Arnaud Desjardins, qui venait de passer six mois en Inde à filmer les grands maîtres tibétains réfugiés après l'invasion chinoise.
Le film s'appelle Le message des Tibétains. Dans la deuxième partie : une vingtaine de visages silencieux — ermites, maîtres — qui regardent droit dans la caméra. Trois minutes peut-être, mais qui durent dix dans sa mémoire.
"Je me suis dit : il y a là vingt Saint-François d'Assise, vingt Socrate. J'y vais."
À 21 ans, Ricard part en Inde avec un bagage linguistique minimal — latin, grec, allemand — peu utile sur place. Il rencontre Kangyour Rinpoché, dans une petite cabane en bois de deux pièces, devant le Kangchenjunga à 8 000 m.
"Il était là, tranquille, à faire ses prières, à méditer. Pas une montagne qui vous écrase — une montagne de sagesse, de bienveillance."
La communication verbale est quasi nulle — le fils traduit un peu en anglais. Mais Ricard a l'impression, presque la certitude, d'avoir devant lui ce qui se rapproche le plus de la perfection humaine.
"Ce n'était pas à cause du bouddhisme que j'étais venu. Mais je me disais : si on peut devenir ne serait-ce que 1 % ou 5 % de ce qu'est cette personne, ça vaut vraiment la peine."
Ricard fait sa thèse à l'Institut Pasteur avec François Jacob (Prix Nobel), et retourne en Inde chaque été. À chaque fois, le lien s'approfondit. Après sa thèse, François Jacob lui propose un post-doc aux États-Unis.
"Je lui ai dit : mon post-doc, je le fais dans l'Himalaya."
Il annonce sa décision à son père dans une forêt — "pour minimiser les dégâts". Silence. Puis : "Mais comment tu vas vivre ?" La question ne l'avait même pas effleuré.
Jean-François Revel ne dit rien, ne s'oppose pas. Mais son ami Olivier Todd révèle plus tard qu'il était venu chez lui pleurer.
Quelques années plus tard, Revel passe le voir à Darjeeling, "pour voir si je fumais la moquette". Il trouve son fils heureux, épanoui. Et conclut :
"Tout philosophe espère avoir un fils scientifique. Mais qu'est-ce qu'on peut souhaiter de mieux à ses enfants que de les voir faire ce qu'ils ont vraiment envie de faire ?"
Ricard est resté sept ans à Darjeeling sans en bouger. Cela fait maintenant près de 60 ans.
"C'est la meilleure chose que j'ai faite de ma vie. Je ne l'ai pas regretté la moindre seconde."
L'animateur soulève la question : avec tout ce que Ricard a produit — écriture, photographie, science — a-t-il vraiment renoncé à grand-chose ?
Ricard :
"Renoncer à ce qui est vraiment bon dans la vie, ce serait absurde. On n'est pas là pour se martyriser. La mortification est totalement étrangère au bouddhisme."
Le mot tibétain traduit par "renoncement" (jong) signifie plutôt : la conviction qu'on veut se sortir du cercle vicieux de la souffrance.
"C'est l'oiseau qui s'échappe de sa cage. Qu'elle soit en ferraille ou en or — est-ce du renoncement, ou est-ce la liberté ?"
L'animateur retourne la question : n'y a-t-il pas une forme de cage aussi dans l'isolement en montagne ? Et une cage évidente dans les écrans, TikTok, les injonctions partout ?
"La cage, elle est probablement ici."
La question de la liberté reste ouverte — à approfondir dans la suite.
Le Dalaï-Lama dit souvent qu'en Occident, on croit être libre, mais on est tellement formaté. Et maintenant avec les algorithmes, on l'est encore plus. On met la main dans l'engrenage du formatage de ses opinions sans s'en rendre compte.
Les gens pensent qu'ils sont libres, mais ils sont libres comme des vis dans un pas de vis — libres de tourner de plus en plus vite, mais sans jamais sortir du pas de vis.
J'ai entendu sur la BBC une jeune femme qui disait : "La liberté, c'est de faire tout ce qui me passe par la tête sans que personne n'y trouve à redire." Ça, c'est typiquement être l'esclave de ses pensées errantes. On est comme des herbes folles à la surface d'un col, qui se penchent au gré du vent, ou comme un bateau ivre qui part à la dérive et finit par faire naufrage.
La liberté pour un marin, ce n'est pas de laisser son bateau dériver — ça mal finit toujours. C'est de prendre la barre, de régler les voiles, et d'aller là où il veut. C'est ça, la liberté.
Être intentionnel dans ce à quoi on alloue son temps de cerveau — ses images, ses lectures, ses écoutes — c'est fondamental. Sinon, c'est Instagram ou TikTok qui décident à notre place.
Ce n'est pas pour diaboliser. Mais ça aboutit à des souffrances, à des gens déconcertés qui ne savent plus à qui se vouer. De là viennent toutes ces théories complotistes : les gens ne supportent pas l'incertitude. Et nous vivons des temps d'incertitude.
Le cerveau n'aime pas le doute — c'est inconfortable. Il aime trancher. Quand une théorie toute faite explique tout, on s'y accroche comme à une bouée, même si c'est complètement déconnecté de la réalité. Ce n'est pas une critique méprisante — c'est simplement une cause de souffrance. Et l'idée, c'est de remédier aux causes de la souffrance.
En temps d'incertitude, ce qu'on devrait davantage mettre en avant, c'est notre humanité commune.
Ma mère disait toujours : "Faites attention à ce à quoi vous aspirez." Tout se tient à la pointe de nos aspirations.
Fonder Amazon, c'est une bonne idée, bien exécutée. Mais est-ce que ça justifie que dix personnes qui ont eu de bonnes idées possèdent autant que les 25 % les plus pauvres de l'humanité ? Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans le système pour que ça soit possible.
Il faut faire très attention vers quoi on dirige son intelligence. Les premiers pas qu'on fait en se levant — vers l'est, vers l'ouest — c'est ça qui détermine la direction du voyage.
Si on veut sincèrement et humblement devenir un meilleur être humain pour mieux se mettre au service des autres, il faut parfois s'isoler. Comme un athlète qui fait des tours de piste à l'aube sans personne pour le regarder. Comme un musicien qui répète ses gammes des heures par jour.
Nous, on fait des gammes dans un hermitage. Seul, mais sans se sentir seul — on ressent l'interdépendance avec tous les êtres, avec la biodiversité, la beauté de la nature. On fait ces gammes pour développer la bienveillance, la force d'âme, la paix intérieure, la liberté intérieure. Et ensuite seulement, on se met au service des autres.
Certains m'ont dit : "Mais ça sert à rien de s'isoler." C'est un peu comme dire qu'il ne faut pas construire l'hôpital parce que les travaux de maçonnerie et de plomberie ne soignent personne. Quand l'hôpital est prêt, c'est beaucoup plus puissant. Il ne sert à rien de s'engager de façon prématurée — j'ai vu des gens arriver dans notre organisation qui n'allaient pas bien, en pensant que s'occuper des autres allait les guérir. Parfois oui. Mais pas toujours.
Cette année, nous fêtons les 25 ans de Karuna Shechen, l'organisation que j'ai fondée en donnant l'intégralité de mes droits d'auteur à des causes humanitaires depuis le début. Aujourd'hui, on aide 500 000 personnes par an.
Quelqu'un sur une radio anglaise m'a demandé si ce n'était pas un peu égoïste. Pourtant, dans le monde humanitaire, ce qui fait dérailler les projets, ce sont les imperfections humaines : la corruption, les gros salaires qui bouffent 60 % des fonds en frais de fonctionnement, les conflits d'ego. C'est toujours ça. Donc essayer de devenir un meilleur être humain, c'est aussi travailler sur ce qui sabote l'aide aux autres.
Mon ami d'enfance m'appelait Moule à gaufre. Maintenant, je suis le blablamoine.
J'ai eu l'énorme bonne fortune, à 21 ans, de rencontrer quelqu'un qui m'a montré le chemin dans l'existence. J'ai pris ma retraite à 26-27 ans. J'ai ensuite eu la chance de rencontrer d'autres maîtres spirituels, notamment Dilgo Khyentsé Rinpoché, auprès de qui j'ai passé presque 13 ans, jour et nuit. J'ai fait 5 ans de retraite solitaire.
En 1997, après 25 ans de tranquillité absolue — personne ne savait ce que je faisais en Asie — il y a eu "le moine des philosophes", le début de mes ennuis ou le début d'une opportunité. Sans ça, je ne serais pas là aujourd'hui. Mais j'ai essayé d'utiliser cette visibilité pour soulager la souffrance et partager des idées qui me sont chères.
Dans quelques mois, j'aurai 80 ans. Il est temps de repartir dans l'ermitage. Arrêter de faire le clone.
Je ne suis pas devenu moine tout de suite. J'ai pris les vœux à 30 ans.
Mon premier maître m'avait conseillé de finir ma thèse avant de partir — bon conseil, sinon j'aurais brisé l'investissement de toute mon éducation en claquant des portes. Il m'avait aussi dit d'attendre 30 ans avant de décider si je voulais fonder une famille.
À 30 ans, j'ai choisi les vœux monastiques. Je n'ai pas eu du tout le sentiment de me priver de quoi que ce soit — plutôt une sorte de liberté. Être moine, c'est passer "du foyer à la vie sans foyer". C'est renoncer à la vie de famille pour se consacrer pleinement à l'étude et à la pratique.
On me dit parfois : "Mais tu aurais pu avoir des enfants." J'ai 30 000 enfants dans les écoles qu'on a créées en Inde, au Tibet et ailleurs. Je ne les ai pas enfantés, mais je les aime beaucoup.
Les philosophes disent que c'est une religion, donc ils l'écartent. Les religieux disent que c'est une philosophie, donc ce n'est pas leur affaire. Le bouddhisme est assis entre deux chaises — ou peut-être qu'il fait un pont.
Il y a des éléments qui ressemblent au religieux : des cérémonies, des prières. Mais ce ne sont pas des prières pour obtenir quelque chose. C'est plutôt une aspiration. On n'implore pas une bénédiction — on aspire à suivre le chemin que le Bouddha a montré.
Le Bouddha n'est ni un prophète ni un dieu vivant. C'est un être éveillé, un personnage historique qui a existé vraiment. Il a dit : "Je vous ai montré le chemin. C'est à vous de le parcourir." Et aussi : "N'acceptez pas ce que j'ai dit par simple respect pour moi — redécouvrez-le par vous-même."
Il n'y a pas de Dieu créateur dans le bouddhisme. Mais il y a une transcendance — des plans d'existence, le plan absolu, le plan relatif. Il faut un peu étudier.
Les poisons mentaux bouddhistes — la haine, l'avidité, l'orgueil, la jalousie — sont assez proches des sept péchés capitaux. Les mêmes choses reviennent toujours.
La différence, c'est qu'il n'y a pas de jugement dernier. Il y a simplement des conséquences. La haine a des conséquences pour les autres d'abord, puis pour soi. Il suffit d'ouvrir la télévision. Ces guerres n'arrivent pas comme ça — elles commencent par une pensée de haine qui se répand.
Le Bouddha disait : "Si la haine répond à la haine, la haine ne cessera jamais." À un moment, il faut briser le cycle. Suffisamment de souffrance, suffisamment de morts — on ne veut plus. C'est ça.
Il y avait une cosmologie bouddhiste il y a 2500 ans calquée sur la cosmologie hindoue — le mont Meru au centre, le soleil et la lune qui tournent autour. Aujourd'hui, ça n'a aucun sens. Mais ça n'a jamais été un problème, parce que le bouddhisme cherche à combler le fossé entre les apparences et la réalité. Si une idée est fausse, on l'abandonne.
Ce qui n'a pas changé en 2500 ans, c'est qu'on a les mêmes émotions. La haine est toujours aussi nocive. L'obsession est toujours aussi nocive. Ça non plus, ça ne changera pas. C'est ça, l'essence du bouddhisme — pas la cosmologie.
Abandonner l'idée que l'univers a été créé en six jours crée un problème théologique dans certaines traditions. Pour un bouddhiste, non. Ce n'est pas le point majeur. Le point majeur, c'est se libérer de l'ignorance et des états mentaux afflictifs qui sont les causes de la souffrance.
Après avoir atteint l'éveil sous l'arbre de la Bodhi, le Bouddha est resté silencieux 40 jours. La vérité qu'il avait trouvée était profonde, lumineuse, non conceptuelle — difficile à transmettre. Puis, face aux requêtes de ceux qui voyaient qu'il avait atteint un état très élevé, il a commencé à enseigner. Son premier enseignement — ce qu'on appelle les [suite au chunk 3]
La première noble vérité, c'est reconnaître l'existence de la souffrance. Ce n'est pas pessimiste — c'est exactement ce que fait un médecin : il diagnostique pour soigner. Ensuite, identifier les causes de la souffrance : l'ignorance, les poisons mentaux. Puis se poser la question cruciale : est-il possible de remédier à ces causes ?
Si les causes étaient totalement indépendantes de nous — imposées par une entité supérieure ou le pur hasard — autant prendre une bière et aller à la plage. Mais si des remèdes existent, c'est dommage de ne pas les mettre en application. Et des remèdes existent parce que tout est le résultat de causes et de conditions qui sont transitoires.
L'image du pilote : il vole au-dessus de l'océan, voit quelqu'un qui se noie au milieu des eaux. Rien à faire, il peut seulement éprouver de la pitié. Mais s'il y a un peu de brume et qu'à 300 mètres se trouve une île — et que le nageur va dans la mauvaise direction — brusquement, il sait que c'est possible. Il va essayer d'indiquer la voie. À partir du moment où il y a une possibilité de remédier à la souffrance, ça change tout.
La quatrième noble vérité, c'est le chemin : mettre en application, suivre le traitement, comme l'ordonnance du médecin. Tout le chemin du bouddhisme consiste à trouver les bons antidotes pour ces poisons mentaux.
Bouddha disait, quand il voyageait : "Je ne suis pas venu faire un ou deux bouddhistes de plus. Mieux vaut rester ce que vous êtes — c'est plus sûr que d'être assis entre deux chaises. Par contre, je suis venu partager des idées qui me sont chères et qui peuvent vous être utiles."
Il mettait l'accent sur l'altruisme, la compassion, la bienveillance — le socle de toutes les religions et de toutes les philosophies humanistes. La règle d'or : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse. Si on mettait ça en application, le monde irait mieux.
L'idée de convertir des gens n'a jamais effleuré l'esprit. Par contre, on peut partager. Trois ans à traduire un texte de 750 pages — "Le Trésor des instructions essentielles" — en commençant à 6h du matin. Ça ne fait pas la une des journaux, mais c'est partager cette sagesse, ces méthodes, cette façon de se transformer.
Nous avons à faire à notre esprit du matin au soir, qu'on le veuille ou non, qu'on s'en rende compte ou pas. Cet esprit peut être notre meilleur ami comme notre pire ennemi.
Selon l'OMS, 40 % des journées d'incapacité dans le monde sont dues à des maladies mentales : dépression, Alzheimer, schizophrénie. Et pourtant, on n'accorde qu'environ 10 % des budgets de santé à la santé mentale.
On place tous nos espoirs et nos craintes dans les conditions extérieures. Or ces conditions extérieures, notre contrôle est limité, elles sont éphémères, et souvent illusoires. On pense être au sommet — PDG, au top — le lendemain on est viré. On sous-estime considérablement le pouvoir de transformer notre propre esprit.
C'est notre esprit qui traduit en bien-être ou en misère intérieure les conditions extérieures. On peut voir des personnes vivre les mêmes situations très différemment. Des gens qui gardent toute leur joie de vivre dans des conditions difficiles. D'autres dont on dit "il a tout pour être heureux" et qui font une tentative de suicide. Notre état intérieur peut éclipser les circonstances extérieures. On peut être misérable dans un petit paradis et garder sa joie de vivre dans des conditions adverses.
Ça ne veut pas dire qu'il faut s'occuper seulement de son état d'esprit — mais ne pas le négliger comme on le fait le plus souvent.
Si vous êtes vulnérable aux conditions extérieures, vous vous renfermez sur vous-même. La fameuse bulle de l'ego — comme dit Alexandre Jollien : "Ça sent le renfermé." Moi, moi, moi, du matin au soir. Ça vous rend la vie misérable parce que le monde n'est pas fait à l'image que vous voudriez qu'il soit. Et vous polarisez le monde entre amis et ennemis, favorable et défavorable. C'est une tempête permanente dans un verre d'eau.
Si vous êtes moins préoccupé par vous-même, vous pouvez vous ouvrir aux autres. Moins de moi, c'est : je ne suis pas seul au monde.
Moi, quand on vole en avion et qu'il y a une tempête en dessous avec des vagues de 10 mètres, ça ne paraît pas si immense que ça. Ce n'est pas qu'on ne voit pas les choses. Si vous tombez dans un torrent, vous vous débattez, vous êtes repris sous l'eau, vous ne savez pas comment vous en sortir. Mais si vous êtes assis sur la berge et que vous regardez le torrent — il n'est pas moindre, tout le flot ne disparaît pas — mais vous n'êtes pas pris dans ce flot.
Je m'informe. J'écoute la BBC World Service — des informations globales, je me sens citoyen du monde. Je suis au courant de ce qui se passe d'important. Mais je ne me laisse pas prendre dans les détails des querelles de clocher, les trucs sans fin qui n'ont finalement aucun intérêt.
Les gens que l'instabilité politique angoisse — c'est légitime si ça met en danger leur capacité à boucler les fins de mois, à éduquer leurs enfants. Mais d'où ça vient, cette instabilité ? D'un manque de coopération, de gens qui n'arrêtent pas de se disputer pour des conflits d'ego, des conflits idéologiques qui n'ont rien à voir avec servir. Un homme politique, c'est quelqu'un qui doit être au service de ceux qui l'ont élu — pas pour promouvoir ses propres intérêts et ambitions.
Plus on a de responsabilités, plus on doit se sentir serviteur de la communauté. Avec cette intention, naturellement, on essaie d'établir des ponts au lieu de diviser. Si tout le monde s'accroche à des drapeaux de ralliement les uns contre les autres — c'est la foire, c'est le chaos.
On prête attention au danger immédiat. Dans une salle de concert, si tout se passe bien, c'est le monde par défaut — on n'y prête même plus attention. C'est ce que j'ai appelé "la banalité du bien", en écho à Hannah Arendt qui parlait de la banalité du mal.
La plupart du temps, la plupart des 8 milliards d'êtres humains se comportent de façon décente les uns envers les autres — mais ce n'est pas une nouvelle. Si dans un train, personne ne s'est entretué ni disputé, personne n'en parle. Mais si ça arrive, on en parle longtemps.
Les algorithmes et les médias amplifient ce qui accroche l'attention : ce qui est dangereux, déviant, extrême. Ce sont les cinq titres de l'actualité — et pas une bonne nouvelle.
J'ai beaucoup aimé le livre de Steven Pinker sur le déclin de la violence au fil des siècles — 800 pages, aussi documenté que mon "Plaidoyer pour l'altruisme", avec 1600 références.
Au 13e siècle, en Angleterre et en France, il y avait environ 100 meurtres pour 100 000 habitants par an. Aujourd'hui en Europe occidentale : un meurtre pour 100 000 habitants par an. Ça n'a pas diminué de 10 % — ça a diminué 100 fois.
La violence domestique reste la forme de violence la plus importante dans le monde, mais elle a diminué d'environ 30 % en 30 à 40 ans vis-à-vis des enfants. Le nombre moyen de victimes par conflit armé : en 1950, environ 30 000 morts en moyenne par conflit. Aujourd'hui, dans les 1 000 à 2 000.
Pourquoi ? L'avènement de la démocratie — deux pays vraiment démocratiques entrent rarement en guerre. L'éducation. Le libre échange — si vous échangez avec quelqu'un, vous avez intérêt à ce qu'il soit en vie et prospère. Le statut de la femme.
La probabilité pour que vous et moi mourions d'une mort violente causée par autrui aujourd'hui n'a jamais été aussi basse — en dépit de tout ce qui se passe dans le monde.
Après avoir écrit "Plaidoyer pour l'altruisme", j'ai regardé un film depuis un hélicoptère : une grande cité la nuit, un immeuble de 100 étages, chaque étage avec 50 lumières. Des gens qui vivent là — parents, grands-parents, enfants, joies, souffrances. Je me suis dit : ils n'ont rien à faire de mon plaidoyer pour l'altruisme. Tout ça, c'est inutile.
Et en même temps, une philosophe de l'environnement de 95 ans m'a dit : "Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir des idées."
L'abolition de l'esclavage en Angleterre, vers 1780 : une dizaine de personnes réputées ont dit que c'était impossible de continuer. La Chambre des députés a répondu que l'Empire britannique s'écroulerait économiquement. Dix ans plus tard, l'idée avait pris tellement de force que l'esclavage a été aboli.
L'égoïsme ne fera pas l'affaire — ni pour résoudre les conflits, ni pour résoudre la crise environnementale, ni pour remédier à la pauvreté au sein de la richesse.
Mon marxiste favori c'est Groucho Marx. Il a dit : "Pourquoi me préoccuperais-je des générations à venir ? Qu'est-ce qu'elles ont fait pour moi ?"
Il y a un seul concept qui peut relier le court terme — une mère et son enfant qui a besoin d'elle — le moyen terme — chacun s'épanouir dans l'existence — et le long terme — prendre soin sérieusement des générations à venir. C'est la considération d'autrui. C'est extrêmement pragmatique. L'altruisme, il n'y a pas d'autres solution.
Il y a quand même quelque chose de faussé dans le système actuel. Stiglitz le montre très bien dans Les chemins de la liberté : le libre marché dogmatique, défendu par Milton Friedman et l'école de Chicago, repose sur l'idée que l'être humain est fondamentalement égoïste. Cette thèse a été entièrement démentie par toutes les études sérieuses de psychologie sociale. Il n'y a jamais eu une seule étude montrant qu'en grattant à la surface d'un altruiste, on trouve l'égoïsme qui saigne.
On n'est ni fondamentalement égoïste ni fondamentalement altruiste, mais en tant qu'animal social, on a une prédisposition plus forte pour coopérer et vivre ensemble.
Une étude classique : on montre à un bébé de 12 mois deux marionnettes. L'une aide à ouvrir une boîte, l'autre la referme pour empêcher. Quand on tend les deux marionnettes, 95 % des bébés saisissent celle qui aide. Ce n'était même pas vis-à-vis d'eux, c'était une interaction entre tiers. Et les 5 % qui prennent l'autre ? Déjà, si on favorisait le développement des 95 %, la société irait beaucoup mieux.
Oui, on peut devenir des psychopathes, commettre des choses horribles. Mais en gros, notre prédisposition naturelle va vers la coopération.
Quand 10 personnes possèdent autant que les 25 % les plus pauvres, il y a quelque chose de tronqué. Quand Jeff Bezos dépense 5 milliards pour aller 5 minutes dans l'espace avec ses amis, et qu'avec ces 5 milliards on pourrait mettre à l'école tous les enfants du monde qui n'y ont pas accès, il y a quelque chose qui cloche.
Le dogme du libre marché, c'est en réalité la liberté de s'enrichir démesurément en privant de liberté la masse des citoyens. Il faut des libertés, mais avec des garde-fous. C'est ce que la régulation devrait garantir.
Aujourd'hui, on détruit les forêts équatoriales et on va droit vers la 6e extinction des espèces. Il n'y a rien de rigolo là-dedans, et c'est évitable. Mais au prix de changements draconiens que très peu de dirigeants sont prêts à assumer.
L'économiste Nicholas Stern l'a montré : le coût des dégâts environnementaux dans 30 ans sera 20 fois plus élevé que l'investissement nécessaire maintenant. Mais les chefs d'État ne le font pas parce que ça grèverait leur budget et compromettrait leur réélection.
C'est un vrai problème neurologique, presque : nous sommes équipés émotionnellement pour réagir à des dangers immédiats. Si le studio prend feu, on sort à toute vitesse. Si on dit qu'il prendra feu dans 30 ans, on se dit qu'on verra bien. Le futur ne fait pas mal — du moins pas encore.
Il faudrait s'occuper de notre planète avant d'envoyer cinq personnes sur Mars à un coût immense. C'est une forme d'arrogance — un suprémacisme humaniste — de vouloir poser le pied sur une planète invivable alors qu'on ne s'occupe pas des vivants ici.
La démocratie, c'est le meilleur de tous les mauvais systèmes. Un autocrate bienveillant serait peut-être plus efficace en théorie, mais ça ne s'est jamais bien terminé dans l'histoire.
La démocratie s'apprend. Et ce qui s'est passé aux États-Unis correspond à un déclin considérable de la qualité de l'éducation primaire. Ce n'est pas une critique des gens humbles qui n'ont pas eu l'opportunité de s'éduquer — c'est une description de la misère. Les plus pauvres ont très peu accès à l'éducation. 15 millions de personnes aux États-Unis n'ont pas accès à des soins dentaires. Les inégalités nuisent à l'espérance de vie elle-même.
Martin Luther King disait : Nous sommes venus dans des barques différentes, nous sommes maintenant tous dans le même bateau. D'autant plus face à la crise environnementale, aux épidémies qui se propagent vite, aux problèmes de santé mondiale.
La coopération est notre seul espoir. Ce n'est pas un discours bisounours, c'est la réalité pragmatique. Le chacun pour soi ne fonctionne pas. Il faut du chacun pour tous.
Il y a des gens qui prennent du plaisir dans la malveillance. En allemand, on appelle ça le Schadenfreude — la joie de voir l'autre échouer ou souffrir. Mais au fond, au moment de mourir, est-ce que ces gens se disent vraiment "j'ai bien joué, j'ai mené une bonne vie" ? Je ne le crois pas. Je ne pense pas que ce soient des gens très en paix avec eux-mêmes.
La science, c'est une exploration du réel. Une connaissance valide, rigoureuse. La logique bouddhiste, d'ailleurs, a tout un corpus sur ce qu'est une connaissance valide : l'observation directe, l'inférence (on voit de la fumée, on sait qu'il y a un feu), le témoignage valide (15 scientifiques arrivent à la même conclusion après vérification indépendante). Tout ça, c'est de la connaissance valide — à l'opposé des croyances vides ou des pseudosciences qui courent les rues.
Le bouddhisme applique cette rigueur au mécanisme du bonheur et de la souffrance : quelles sont les vraies causes de la souffrance ? Comment y remédier ? C'est une science de l'esprit. Passer de la confusion mentale à la connaissance valide, de l'esclavage de la souffrance à sa libération. Si ce n'est pas validé par l'expérience, ça ne sert à rien.
Je suis revenu à la science après 30 ans. L'Institut Mind and Life avait été créé par Francisco Varela, grand neuroscientifique chilien, bouddhiste pratiquant, qui a eu l'idée de confronter la tradition contemplative aux meilleurs scientifiques de l'époque.
Une rencontre décisive portait sur les émotions destructrices. Il y avait Daniel Goleman, John Kabat-Zinn, Richard Davidson, Paul Ekman. Au milieu de la semaine, le Dalaï-Lama a posé la question : En quoi pouvons-nous contribuer à la société ? On a brainstormé. Il y avait des scientifiques éminents et des méditants ayant entre 10 000 et 50 000 heures de pratique.
J'ai eu l'imprudence de lever le doigt — j'étais à la fois scientifique de formation et j'avais passé des années en retraite solitaire. Je ne réalisais pas que j'allais me retrouver 110 heures dans des IRM et faire des voyages dans des labos pendant des années.
Ce qu'on a découvert : avec des méditants ayant 30 000 heures de pratique, on a constaté des changements majeurs, fonctionnels et structurels, dans le cerveau. Mais tout le monde ne va pas passer 50 ans dans l'Himalaya.
Alors on a testé : 20 minutes par jour, quatre fois par semaine, pendant 3 mois. Résultat : des changements fonctionnels mesurables, et même structurels — davantage de matière grise, davantage de neurones. La neuroplasticité avait pris place. C'est le résultat d'un entraînement, ni plus ni moins.
De quinze études par an au départ, on est passés à 5 000 ou 6 000 études cliniques — sur les émotions, la colère, le psoriasis, la pleine conscience. C'est ce qu'on a appelé les neurosciences contemplatives. J'ai eu la chance de participer à l'âge d'or de ce champ, quand tout était à découvrir.
Des applications comme Petit Bambou ou Headspace, ce n'est pas si mal comme point d'entrée. J'ai moi-même participé à une application plus élaborée, Imagine Clarity, qui va un peu plus loin dans la profondeur de la pratique.
L'attention est le point focal de la pleine conscience — c'est un outil indispensable. Si vous voulez cultiver la bienveillance et la compassion mais que vous êtes distrait, vous allez rêver du début à la fin de votre méditation. Rien ne se passe.
William James, le fondateur de la psychologie contemporaine, disait : "Si on pouvait éduquer l'attention, ça serait l'éducation par excellence." Très bien. Mais un outil pour quoi faire ? Un psychopathe ou un tireur d'élite peut être très attentif. L'intention compte.
C'est pourquoi je parle souvent de la pleine conscience bienveillante — deux pour le prix d'un. Ce qui compte, c'est pourquoi vous voulez cultiver l'attention.
Quand Jon Kabat-Zinn a fondé la réduction du stress par la pleine conscience dans les hôpitaux, parler de méditation à Boston il y a 30 ans, les gens disaient : "Mais vous êtes fous." Il a apporté une méthode qui diminue le stress — pour les personnes soignées, pour les soignants, pour les gens en burnout. C'était très utile. Mais c'est un tout petit aspect du bouddhisme. Ce qu'il faut cultiver de façon prédominante, c'est la bienveillance. C'est ça dont nous avons le plus besoin. Et pour ça, on a besoin d'attention.
Ces deux choses — l'attention et la bienveillance — sont plus challengées qu'elles ne l'ont jamais été. On n'a plus d'attention. On est tellement stimulé dans tous les sens, par des choses angoissantes, la peur, le stress.
Des amis journalistes me disent : "Votre altruisme, regardez ce qui se passe dans le monde." Je réponds : c'est comme si vous disiez, lors d'une épidémie de peste, qu'on ne va pas s'occuper des hôpitaux parce qu'il y a la peste. Justement. Si le monde va mal, on a d'autant plus besoin du remède et de l'antidote. L'égoïsme forcené et l'individualisme triomphant ne vont pas résoudre les problèmes du 21e siècle. Même si les forces contraires sont considérables, on a d'autant plus besoin du remède.
Votre esprit, c'est le vôtre. Personne ne peut le faire à votre place.
Qui n'a pas eu, ne serait-ce que 20 secondes, une bienveillance inconditionnelle — pour un enfant qui se précipite dans vos bras, un animal, un être cher, un parent âgé ? Ce sentiment existe déjà. Sauf que ça dure une minute, puis on passe à autre chose. On sort du métro, on cherche sa carte Navigo.
La différence avec ce qu'on appelle l'entraînement de l'esprit, c'est qu'au lieu de laisser passer ce sentiment, vous allez le nourrir. S'il décline, vous le ravivez. Quand vous êtes distrait, vous y revenez. Si vous avez un quart d'heure, vous remplissez davantage votre paysage mental.
On n'apprend pas le piano en jouant 30 secondes tous les samedis.
Plus votre esprit est rempli de bienveillance, plus il se familiarise avec elle, plus il devient la bienveillance, et moins il y a de place pour le contraire. C'est une question d'entraînement. Le mot "ascèse" en grec veut dire exercice. On n'est pas né en sachant lire et écrire. Par quel mystère est-ce que les qualités humaines les plus importantes — l'équilibre émotionnel, la paix intérieure, la résilience — seraient immuables, gravées dans la pierre ? On sait qu'on peut tout changer. Il y a une marge de manœuvre.
Il ne s'agit pas de chasser les pensées négatives — chasser ne fonctionne pas. Une pensée en elle-même ne fait pas beaucoup de dégâts. Le problème, c'est la prolifération : une pensée donne mille pensées qui envahissent votre esprit pendant 20 minutes.
L'image : si une étincelle surgit, vous voulez l'attraper avant qu'elle tombe sur un tas d'herbes sèches et mette le feu à la forêt. Si c'est une pensée qui passe comme un oiseau dans le ciel sans laisser de trace, il n'y a pas de problème.
La clé, c'est la reconnaissance : au moment où une pensée de haine pointe le nez, vous la reconnaissez. "Toi, je te connais." Vous la laissez passer, elle dégage. Pas en la bloquant — elle est déjà là. Mais sans lui donner de carburant.
Dans nos monastères, tous les soirs à 17h, les moines sortent dans la cour et font des débats — métaphysiques, philosophiques. C'est très animé. Le débat a toujours été au cœur du bouddhisme pour clarifier les idées. On peut très bien débattre sans animosité. Ce ne sont pas des dogmes ni des a priori — c'est peser le pour et le contre.
J'ai passé environ 5 ans seul, en retraite. Mais je n'ai jamais senti la solitude.
Il y a deux types de solitude. Il y a la solitude imposée — l'un des états mentaux les plus délétères qui soit. Aux États-Unis, 40 % des gens ont un sentiment de solitude profond régulièrement. Ces gens-là ne voient pas moins de personnes — simplement, ils n'ont pas de relations qui ont du sens. C'est très mauvais pour la santé : négligence de soi, addiction, diminution de l'espérance de vie, augmentation de l'inflammation cellulaire.
Et puis il y a la solitude volontaire — comme mon ami Vincent Munier qui passe des heures allongé dans la neige à attendre la panthère des neiges, ou un ermite dans son hermitage. Dans cet hermitage, j'ai un sentiment profond d'interdépendance. Tous les êtres que j'aime, et les autres que je connais moins, sont présents. Je n'ai jamais eu un instant le sentiment d'ennui ni de solitude pesante. C'est l'un des moments les plus privilégiés : essayer de progresser pour se mettre au service des autres.
On commence par réfléchir à quel point la vie humaine est précieuse et qu'il ne faut pas la dilapider en vain. Sinon, à la fin de la vie, c'est comme de la poudre d'or qui s'est échappée entre les doigts.
Ensuite : l'impermanence. Rien n'est garanti. La mort est certaine, son heure est incertaine. Pas pour s'en obséder — mais pour donner à chaque instant toute sa valeur.
Puis : reconnaître ce qui contribue au bien-être et ce qui le mine. Les préoccupations mondaines — le gain et la perte, la critique et le blâme, la notoriété et l'anonymat — n'apportent aucune satisfaction durable.
Enfin : où se tourner ? Vers ceux qui sont eux-mêmes sortis de cette ignorance. Le Bouddha, son enseignement. Et surtout : ne pas faire ça pour soi seul. Sortir de prison quand tous les copains sont encore en prison, ça n'a pas de sens. La compassion, c'est se perfectionner pour contribuer à libérer les êtres de la souffrance.
Un poète tibétain ermite disait : "Au début, rien ne vient. Au milieu, rien ne reste. À la fin, rien ne part."
Si tout venait en 15 jours, ça serait superficiel. Une fois, à Bombay, lors d'un conclave pour un magazine indien, une dame charmante m'a demandé : "Je voudrais les trois secrets pour le bonheur en 3 semaines." J'ai répondu : "Madame, il n'y a pas de secret en trois points. Ça prend toute une vie. Mais ça vaut vraiment la peine."
Les émotions durent quelques secondes. Les humeurs, quelques heures. Mais les traits de caractère ont été formés pensée après pensée, émotion après émotion — et pour les éroder, il faut aussi travailler pensée après pensée, émotion après émotion. C'est comme un parchemin enroulé depuis longtemps : si vous le déroulez et que vous lâchez, il se renroule. Mais si vous faites ça cent fois, à un moment il reste à plat.
Il y a des émotions constructrices et des émotions destructrices. La haine, la jalousie, l'orgueil — personne n'irait à un séminaire pour "devenir 100 % plus jaloux." Mais l'altruisme, la compassion — ça peut être intéressant.
Le mot "émotion" vient du latin : ce qui met l'esprit en mouvement. Ça peut être pour de bonnes choses. Même le désir n'est pas mauvais en soi — désirer sauver la planète, c'est très bien. Tout dépend de l'attachement, de la saisie. Tout dépend de notre état mental.
La photo, c'est un peu ma distraction favorite. Avec le livre Lumière, c'est le point culminant d'une vision de 60 ans de photographie, avec deux objectifs.
D'abord, l'émerveillement devant la part sauvage du monde. Si quelque chose vous émerveille, vous n'allez pas le détruire. Si vous voyez une belle fleur, vous ne la piétinez pas. L'émerveillement nourrit le respect, et le respect nourrit l'action.
Ensuite, des portraits — pour redonner confiance à la nature humaine, faire prendre conscience de notre humanité commune.
Le livre est organisé comme une symphonie chromatique, selon les couleurs de l'arc-en-ciel : du blanc au spectre entier. Les formes dialoguent — les volutes d'encens devant un visage de moine se retrouvent dans une chute d'eau en Islande, le cercle d'une méduse, la danse d'un moine. Formes et couleurs jouées ensemble.
La photographie signifie "peindre avec la lumière" en grec. Le peintre peint avec une toile, des pinceaux, des couleurs. Le photographe peint avec le temps et avec la lumière. Martine disait "La photographie, c'est l'art de peindre avec la lumière." Salgado : "L'art d'écrire avec la lumière."
Il y a aussi dans ce livre la lumière intérieure — la transformation des cinq poisons en cinq sagesses, associés à des couleurs symboliques.
Tous les bénéfices, comme toujours, sont reversés à Karuna-Shechen, qui fête ses 25 ans cette année. Le livre s'appelle Lumière, éditions du moment, 32 euros.
J'ai 80 ans. Je ne vais pas mourir dans un aéroport. Je recommence à traduire des textes du tibétain — le Trésor des instructions essentielles. Et je veux retourner dans un hermitage. C'est la raison pour laquelle je suis parti il y a 60 ans en Asie, auprès de mes maîtres spirituels.
Mourir face à l'Himalaya. Si possible conscient. L'esprit rempli de bienveillance pour tous les êtres.
Voilà ce que j'espère pouvoir faire.
J'ai fait un livre qui s'appelle Voyage immobile. J'étais assis sur mon derrière pendant un an à attendre la lumière. Sauf que j'attendais rien — j'étais dans mon ermitage. Et quand il y avait ce moment magique, j'étais là.
Pour les portraits, c'est pareil. Quand on vit au sein d'une population, on les connaît, on gagne leur confiance. C'est un échange joyeux. On n'a pas l'impression d'une intrusion dans le monde de quelqu'un en lui prenant un portrait sous son nez, ce qui n'est pas toujours très décent.
Je voudrais poursuivre ma pratique, c'est sûr. Le chemin est long — même si j'ai la joie d'avoir le sentiment d'être dans la bonne direction, il y a encore beaucoup à faire.
Et oui, on a besoin de davantage de bienveillance, de prendre conscience de cette humanité commune. C'est la seule solution pour faire face aux défis du 21e siècle. Les générations à venir diront : vous saviez, vous n'avez rien fait. Donc c'est le minimum d'humanité que de prendre soin des plus faibles, de la précarité au sein de la richesse, de ceux qui souffrent de toutes sortes de manières.
On peut pas se reprocher de faire ce qui est au-delà de nos capacités. Mais on peut regretter de ne pas faire ce qui est possible. Et plus on a du pouvoir, plus on devrait le mettre au service des autres.
Je pense qu'en tant qu'animal social, on a naturellement une plus grande prédisposition vers la coopération. C'est ça qui nous apporte le plus de satisfaction.
Les spécialistes de l'évolution ont montré que la coopération — ce qu'on appelait "l'autre loi de la jungle" — a été beaucoup plus créatrice au cours de l'évolution que la compétition. Elle a permis d'arriver à des organismes multicellulaires, puis à des animaux sociaux. On peut lutter pour la vie ensemble, et non pas les uns contre les autres.
Pour la planète : on peut faire mieux avec moins plutôt que pire avec plus. Il faut apprendre à avoir une croissance qualitative — vivre mieux, mais pas au prix de détruire notre propre maison. Écologie, c'est la science de notre maison.
Je ne serai pas là pour voir les résultats dans 50 ans. Mais je serais curieux de voir si l'humanité a un petit sursaut vers cette notion de collaboration et de soin mutuel.
Il n'y a aucune religion qui prêche la haine dès le départ. Le socle de toutes les religions, c'est l'amour du prochain. Mais maintenant on s'en sert comme des drapeaux de ralliement pour se diviser. C'est très, très dommage.
L'amour du prochain est au cœur même des religions — et même au-delà des religions. Le Dalaï-Lama a écrit un livre qui s'appelle Au-delà des religions, où il montre que la compassion et la bienveillance sont une nécessité dès le premier jour de notre vie. Si on ne prenait pas soin d'un nouveau-né, il ne durerait pas longtemps. Et jusqu'au dernier jour de notre vie, c'est pareil.
Les religions peuvent permettre d'accentuer cette bienveillance, de la cultiver — mais c'est un choix. La compassion, elle, est une nécessité. Les religions devraient reconnaître ce socle commun, appliquer la règle d'or, et le monde irait un peu mieux.
J'ai été son interprète pendant 30 ans. Chaque fois que j'ai pu passer une semaine, dix jours auprès de lui, c'était un bain de jouvence spirituel.
C'est quelqu'un qui est exactement le même avec la personne qui nettoie le couloir dans son hôtel qu'avec un chef d'État. Un être humain devant un être humain. Il n'a pas la même attitude parce qu'il voit un chef d'État plutôt qu'une femme de chambre — il accorde à chacun la même attention.
Il dit lui-même : "Si vous pensez que je suis le Dalaï-Lama, ça fait un degré de séparation. Si vous pensez que je suis tibétain, deux degrés. Si vous pensez que je suis bouddhiste, trois degrés. Je viens vers vous en tant qu'humain qui rencontre un être humain."
À Bordeaux, une fois, en sortant d'une conférence, il y avait dans la foule un couple de vieillards un peu à l'écart — la femme en chaise roulante, son mari qui la tenait. Ils n'osaient pas se mêler à la foule. Le Dalaï-Lama a repéré ça tout de suite. Il a fendu la foule, il a pris les mains de cette dame, en silence, pendant 30 secondes. Le mari a dit à sa femme : "Tu vois, c'est un saint homme." Il ne fait pas ça pour la presse. Il le fait parce qu'il a vu que ça allait apporter quelque chose à cette dame.
Une autre fois, à la Salpêtrière, dans un couloir après des examens, il y avait une dame en chaise roulante avec une perfusion — un cancer terminal. Il lui a pris les mains pendant 30 secondes, simplement. Le professeur m'a écrit ensuite que les trois derniers mois de sa vie avaient été beaucoup plus sereins. C'est ça, l'enseignement.
J'ai cessé d'être en Orient pendant cinq ou six ans pour m'occuper d'elle à plein temps. À un moment, elle ne pouvait plus marcher du tout — il fallait un lève-personne. Mais en même temps, c'était formidable. Elle chantait encore. Elle ne savait plus trop où elle était, mais elle avait de bons mots.
Mon éditeur, venu à l'enterrement, a dit : "J'ai rarement vu un enterrement aussi joyeux — parce qu'on célébrait sa vie."
La veille de sa mort, elle pouvait à peine parler, elle était à moitié partie. Et elle a chanté tout doucement, en espagnol : Adiós amigos, los compañeros de la vida — parce qu'elle avait été au Mexique dans sa jeunesse.
C'était une belle mort, couronnement d'une belle vie. Je n'ai absolument pas fait de deuil. J'ai la joie de l'avoir accompagnée jusqu'au dernier moment. Je n'ai aucun regret. On ne vit pas 150 ans.
Le livre que je recommande — que j'ai traduit moi-même — c'est Au cœur de la compassion de Dilgo Khyentsé Rinpoché, publié aux éditions Padmakara. Un ami traducteur m'a dit : "C'est le livre que j'emmènerais sur une île déserte." C'est accessible à tous. C'est l'enseignement fondamental sur la compassion, la bienveillance, comment la cultiver.
Parmi mes propres livres, les gens m'abordent parfois dans la rue : "Vous avez changé ma vie." Franchement, c'est plutôt gênant. Je suis désolé, j'ai pas fait exprès. Souvent c'est Plaidoyer pour le bonheur, et plus récemment Carnets d'un moine errant.
Ce n'est pas des mémoires — c'est un témoignage. Un hommage aux êtres remarquables qui ont inspiré ma vie. J'ai vécu tellement de choses extraordinaires auprès de ces maîtres, en allant 21 fois au Tibet, que j'ai voulu témoigner avant que mon cerveau se transforme en confiture.
On me dit : "Tu ne parles pas beaucoup de tes sentiments." C'est l'œil d'un témoin.
J'écris toujours les livres en me posant sérieusement la question : est-ce que ça peut être utile ? Si oui, je m'y mets. Sinon, ça n'a aucun intérêt.
Quand on a fait Les trois amis en quête de sagesse avec Christophe André et Alexandre Jollien, on passait cinq minutes chaque matin à vérifier notre motivation. Pas pour faire un best-seller ensemble — pour se demander : est-ce que ce qu'on va dire peut rendre service aux autres ? Je crois que ça contribuait beaucoup à la sincérité et à l'authenticité de notre dialogue.
J'habite au Népal et au Bhoutan. J'aimerais bien habiter au Tibet, mais c'est plus compliqué. J'ai pu y retourner cette année après sept ans d'absence. Je suis très heureux que la porte ne soit pas fermée.
Le Tibet n'a pas de pétrole pour les voitures, mais il a du pétrole pour l'esprit. C'est une civilisation qui a consacré des siècles au chemin spirituel. Jusqu'à 15 % de la population étaient des moines ou des nonnes, ou des étudiants dans les collèges philosophiques. En France, ça ferait 9 ou 10 millions de moines — on en verrait partout dans la rue.
C'est au cœur de la vie : ce chemin de transformation personnelle pour le bien des autres. Ce n'est pas du développement personnel, c'est du développement altruiste.
Quand on arrive dans une vallée là-bas, on ne demande pas où est le stade, où est le supermarché. On demande : est-ce qu'il y a un sage dans cette vallée, un homme ou une femme de bien ? C'est la première chose qu'on demande. C'est une autre orientation.
Continue. Fais ton mieux. Et essaie de rester autant que possible dans la sincérité, l'authenticité, l'humilité.
L'humilité, c'est beaucoup plus simple qu'on croit. Les arrogants sont en permanence vulnérables. Comme disait Michel Audiard : le cimetière est rempli d'arrogants.
L'humilité, ce n'est pas raser les murs. C'est simplement se rendre compte. On dit que l'eau des qualités ne veut pas demeurer au sommet du pic de l'orgueil. Si on est orgueilleux, on pense qu'on sait tout, on n'a rien à apprendre — on se ferme à toute transformation. L'humilité, c'est dire : il y a tellement à apprendre, j'ai tellement à me perfectionner.
Comme l'eau qui reste toujours au point le plus bas : tu peux être humble et visible.
La notoriété m'est tombée dessus par accident. Du jour au lendemain, on parlait de moi partout. Mais j'étais exactement la même personne. Ça m'a donné une leçon : il ne faut pas s'imaginer qu'on est devenu un génie du jour au lendemain. Avant ça, personne ne faisait attention à ce que je faisais — et je me portais très bien comme ça.
Si je peux utiliser cette notoriété pour de bonnes causes, tant mieux. Mais pour moi, en elle-même, c'est du foin.
Dans le bouddhisme, on dit : si on vous critique, prenez-le comme un enseignement. Si on vous fait des louanges, considérez que c'est la louange d'une qualité — la générosité, par exemple — et non pas de vous-même. Il faut dissocier les qualités de l'ego.
L'ego, c'est un imposteur qui vous fait souffrir. Grâce à mes maîtres, il en a pris un coup. Il a été écrabouillé par leur bienveillance. Et à juste titre — pourquoi prendraient-ils des pincettes avec mon ego, qui m'a fait souffrir toute mon existence ?