Chaîne : Dialogues par Fabrice Midal
Invité : Dr Cyril Mach, psychiatre
URL : https://www.youtube.com/watch?v=eqerxsh63jQ
Date d'analyse : 2026-04-26
Fabrice Midal (philosophe) reçoit le Dr Cyril Mach, psychiatre praticien, pour un dialogue en profondeur sur la souffrance psychique. L'entretien déconstruit les injonctions au bien-être omniprésentes dans la société et sur les réseaux sociaux, et replace la relation humaine au centre du soin psychiatrique. Cyril Mach défend une vision du psychiatre comme quelqu'un qui nomme la souffrance, pointe les ressources du patient plutôt que ses problèmes, et insiste sur l'importance fondamentale des relations (à soi, aux autres, au monde) comme pilier de l'équilibre psychique. L'épisode couvre en profondeur l'anxiété, la dépression, la bipolarité, la stigmatisation de la maladie mentale, et le rôle des médicaments.
Thèse centrale : Le problème n'est pas le problème. Ce sur quoi on a la main, c'est le rapport qu'on entretient au problème. Et ce rapport se travaille dans la relation, pas dans l'injonction à aller mieux tout seul.
Le Dr Mach identifie une dichotomie permanente dans les messages reçus par les individus :
Résultat : on ouvre les réseaux sociaux et tout le monde a l'air d'aller bien sauf nous. On se compare, on se sent anormal, et ça crée de l'anxiété et un sentiment d'anormalité au monde.
« Ce discours général autour du bien-être renforce mon angoisse et ma souffrance et me donne pas les moyens de pouvoir travailler avec. »
Cyril Mach critique frontalement ce qu'il appelle la « verticalité » : l'idéologie selon laquelle tout viendrait de soi, par soi, pour soi. Devenir une version augmentée de soi-même, s'accomplir, se dépasser en permanence.
Sa position : « Je pense que dans la vie, l'idéal c'est de vivre confortablement. Il faut vivre plutôt à l'horizontal, en lien les uns avec les autres. » La verticalité ne devrait concerner que la transcendance, la spiritualité, la religion. Le reste de la vie est horizontal et relationnel.
Conséquence directe : si on va mal et qu'on devrait pouvoir s'en sortir seul selon ce discours, alors aller mal devient une faute personnelle. C'est la « mise en échec programmée ».
Le Dr Mach fait une observation percutante : dans le discours public, on dit « santé mentale » pour éviter de dire « maladie mentale ». Mais quand on parle de santé mentale, c'est presque toujours qu'on est déjà au pied de la maladie.
Exemples de cette novlangue :
Impact : nommer les choses à l'inverse de ce qu'elles sont est pourvoyeur de conflit psychique. Si on remplace systématiquement « santé mentale » par « maladie mentale » dans les médias, le sens change complètement et la souffrance redevient visible.
Un patient en dépression à cause d'un supérieur aux injonctions paradoxales (« fais à gauche » puis « pourquoi t'as pas fait à droite »). Épuisement psychique progressif, état dépressif installé. C'est le médecin du travail, lors d'une visite de routine, qui identifie le problème et oriente vers le généraliste puis le psychiatre.
Le tournant : quand le Dr Mach dit simplement au patient « Ce que vous avez, c'est de la souffrance au travail, c'est la maladie au travail », le patient est immédiatement soulagé. Parce que :
« La reconnaissance de soi par la reconnaissance de la souffrance. Je souffre, donc je suis. »
Un patient avec un trouble anxieux généralisé + attaques de panique + déréalisation/dépersonnalisation. Il s'isole progressivement, sort moins, voit moins ses amis. Ça dure longtemps avant qu'un ami médecin lui dise : « Ce que tu vis, c'est pas normal. C'est une maladie. »
Le soulagement : quand le psychiatre lui dit « Ce que vous avez s'appelle un trouble anxieux généralisé, ça fait X temps que ça évolue, vous avez tel et tel symptôme », le patient est soulagé. Pas parce que c'est guéri, mais parce que :
« Le simple fait d'être reconnu dans sa souffrance comme une souffrance réelle, existante, qui porte un nom, ça soulage. »
Fabrice Midal et le Dr Mach convergent sur un point : on vit avec la représentation que tout est en nous-même, par nous-même. Or, le regard d'un tiers qui reconnaît notre souffrance est souvent décisif. Le médecin du travail qui dit « vous n'allez pas bien », l'ami qui dit « c'est pas normal », le psychiatre qui nomme la maladie : ce sont des actes de soin en eux-mêmes.
« Le problème, c'est pas le problème. Les problèmes sont là, c'est la réalité, c'est comme ça. Ce sur quoi on a la main, c'est le rapport qu'on entretient au problème. »
Si on regarde un problème sous un autre angle, on le voit moins aigu. Si on prend du recul, on le voit plus petit. Et derrière le problème, on peut voir apparaître des choses qu'on n'avait pas vues.
Le Dr Mach insiste : son travail n'est pas de plonger dans les problèmes, mais de pointer les ressources du patient.
« Si demain vous regardez un problème sous toutes ses formes pendant une heure, toutes les semaines, il va y avoir un problème. Si demain vous regardez ce qui chez vous a fonctionné, quelles relations vous ont été utiles, qui vous a soutenu, qui a cru en vous... je pense que ça redensifie les gens. »
Questions qu'il pose à ses patients :
« Je leur dis : vous êtes un warrior. Vous avez vécu ça, ça, ça, et vous êtes là aujourd'hui. Bravo. Je leur serre la main. »
Beaucoup de patients s'identifient à leur souffrance et à leur passé. « Je n'ai pas été aimé enfant, donc je ne serai jamais aimé. » Le problème devient leur identité.
La réponse du Dr Mach : « Peut-être que vous n'avez pas été aimé par tout le monde. Peut-être qu'il y a des gens qui vous ont un peu aimé. Peut-être qu'il y a eu un geste, un regard. » L'objectif : aider le patient à relire son histoire autrement, à changer de récit, à se dégager de cette identification aux problèmes qui lui coupe la vie.
« Nous sommes des êtres relationnels. Tout se joue dans une horizontalité de relation aux autres. Se couper de cette horizontalité, c'est une menace pour l'individu. »
Il identifie 3 champs relationnels fondamentaux :
Principe d'équilibre : quand les trois champs sont à peu près nourris, on peut viser un équilibre psychique important. Quand l'un des trois empêche l'autre, c'est à risque de déséquilibre et de souffrance.
Exemples de déséquilibre :
« La confiance en soi, c'est l'autre qui nous dit : tu peux. »
Les patients pensent que la confiance est un truc qu'on trouve en soi, dans un livre, à la radio. Le Dr Mach (et Fabrice Midal, qui cite Charles Pépin) affirment que la confiance en soi ne peut être que relationnelle. C'est quelqu'un qui croit en nous, qui voit quelque chose chez nous qu'on ne voit pas, qui nous donne la confiance de faire.
Le Dr Mach insiste sur l'importance de ne pas « laisser trop de morceaux de soi dans un problème ». L'entreprise a des besoins illimités, l'humain a des ressources limitées. L'exemple type : le salarié qui a des problèmes avec sa hiérarchie et qui, au lieu de s'extraire et rebondir, s'enferme dans un combat (syndicats, protection juridique, etc.) qui devient dévorant.
« Nos ressources doivent nous servir non pas toujours pour attaquer une difficulté, mais pour sortir de la difficulté. »
L'angoisse n'est pas forcément pathologique : avant un examen, un entretien d'embauche, un événement difficile, c'est normal.
L'anxiété devient problématique quand :
Dans la tête : ruminations, vision craintive de l'avenir, pensées négatives, préoccupations constantes
Dans le corps : sueurs, palpitations, sentiment d'oppression, gêne permanente
Une patiente en boucle permanente sur tous les problèmes qui pourraient arriver à ses enfants. Elle anticipe, prévient, contrôle tout. Elle laisse de moins en moins de place à ses enfants (colonie, retour seul du collège, etc.). C'est épuisant, et au bout d'un moment ça peut se compliquer d'une dépression par épuisement psychique cumulatif.
Un état durable de souffrance psychique avec :
« C'est une douleur d'être. Être est trop douloureux. »
Fabrice Midal demande ce que signifie la « douleur morale » dont parlent toujours les psychiatres. Le Dr Mach : c'est une douleur permanente aux choses, au monde. On se réveille le matin et ça nous coûte, on n'y arrive plus, on n'a plus la force. Il faut l'avoir traversé pour la comprendre.
La dépression n'est pas uniquement biologique, uniquement psychologique, ou uniquement environnementale. C'est une articulation des trois :
Le travail du psychiatre : articuler ces trois niveaux pour aider la personne.
La solitude et l'absence de relations de qualité sont un facteur de risque majeur. Mais la dépression elle-même pousse à l'isolement (moins envie de voir les gens). D'où l'importance de d'abord sortir de la dépression (éventuellement par traitement), puis de réouvrir les relations.
Trouble de l'humeur qui alterne entre phases dépressives et phases « hautes » (manie ou hypomanie). Ce n'est PAS la même chose que la dépression et ça ne se soigne PAS de la même manière.
Un patient habituellement déprimé arrive excité, tutoie le médecin, parle vite, a été sur un salon professionnel où il a parlé à tout le monde (son boss lui a fait remarquer). Il ne dort plus « mais c'est pratique ». Il a klaxonné une voiture comme un fou, pris la voie de bus, accéléré. Pas de conscience du risque sur le moment.
Si on diagnostique une dépression au lieu d'une bipolarité, on prescrit des antidépresseurs qui peuvent activer les cycles d'humeur (monter puis redescendre puis remonter). La bipolarité se traite avec des régulateurs d'humeur, pas avec des antidépresseurs seuls.
Prendre des médicaments psychotropes est encore vu comme un acte de faiblesse. « Si je ne peux pas tout faire seul, au moins je devrais y arriver sans médicament. » C'est l'injonction verticale encore une fois.
Les patients confondent :
« Dans la grande majorité des cas, les antidépresseurs, on les arrête. Les gens refusent par peur de devenir dépendants alors que ce n'est pas le cas. »
Le Dr Mach ne dit pas que les médicaments suffisent. Mais dans des situations dégradées (manque d'accès aux soins, souffrance aiguë), un traitement bien prescrit et bien accompagné est une première marche nécessaire. Surtout, le geste de prescrire est lui-même un acte relationnel : quelqu'un a reconnu la souffrance, l'a nommée, et propose une aide concrète.
« Une relation thérapeutique, c'est avant tout une relation. C'est un mouvement du médecin vers le patient et du patient vers le médecin. »
Même les TCC (thérapies comportementales et cognitives), qui sont très techniques et structurées, se jouent dans un espace relationnel. Si la relation ne fonctionne pas, le patient n'y retourne pas, quelle que soit la technique.
Le Dr Mach donne deux critères simples :
« Si les gens font la démarche de consulter, c'est que la souffrance est légitime. »
Il mentionne aussi le réflexe fréquent d'autodisqualifier sa souffrance : « Vous devez voir des cas bien plus graves que moi. » Sa réponse : si vous êtes là, c'est que c'est légitime.
« On ne peut pas ne pas être touché par la souffrance qui nous entoure. Et en même temps, une espèce de discours d'auto bien-être qu'on devrait trouver. Ça crée nécessairement une dichotomie et de la souffrance. »
« Le problème, c'est pas le problème. Ce sur quoi on a la main, c'est le rapport qu'on entretient au problème. »
« La confiance en soi, c'est l'autre qui nous dit : tu peux. »
« La menace ultime pour l'humain, c'est la perte de la relation. Quand il n'y a plus rien, c'est la trappe, la disparition. »
« Vous êtes un warrior. Vous avez vécu ça, ça, ça, et vous êtes là aujourd'hui. Bravo. »
« C'est une douleur d'être. Être est trop douloureux. »
« Les gens disciplinés ne sont pas meilleurs... » — Non, ici c'est : « Il faut être aligné avec soi dans ce que l'on fait. Quand on a du sens à ce qu'on fait, il n'y a pas vraiment de difficulté. »
« Nos ressources doivent nous servir non pas toujours pour attaquer une difficulté, mais pour sortir de la difficulté. »
Cette vidéo est directement pertinente pour le parcours TDAH/TCC de Tom. Plusieurs points résonnent :
1. Nommer les choses
Le TDAH, une fois nommé et diagnostiqué, soulage. Le Dr Mach montre que ce mécanisme de « nommer = soulager » s'applique à toute souffrance psychique. Si tu ressens de l'anxiété, de la procrastination, de l'impulsivité : ce n'est pas un défaut de caractère, c'est identifié, connu, partagé par d'autres.
2. Orientation ressources, pas orientation problème
En TCC, on travaille souvent sur les problèmes (pensées automatiques, schémas dysfonctionnels). Le Dr Mach complète : ne pas oublier de chercher ce qui fonctionne, ce qui a tenu, les relations qui soutiennent. La question « comment t'as fait pour être encore là ? » est puissante aussi dans le contexte TDAH.
3. Les 3 champs relationnels comme grille d'analyse perso
Si un des trois champs est en souffrance, c'est un signal.
4. La confiance en soi est relationnelle
La confiance ne se « trouve » pas seul. Elle se construit dans le regard de l'autre. En coaching, tu donnes cette confiance à tes élèves. Qui te la donne à toi ?
5. Ne pas s'enfermer dans un combat dévorant
Si une situation professionnelle ou relationnelle est toxique, les ressources doivent servir à sortir de la difficulté, pas à s'y enfoncer. Applicable au TDAH : parfois, le bon move n'est pas de « tenir » mais de pivoter.
6. Les médicaments ne sont pas une faiblesse
Si le suivi psy inclut un traitement, c'est un outil, pas une béquille honteuse. Le Dr Mach déconstruit clairement cette honte.
| Concept | Idée | Application |
| Double message | Injonction au bonheur + malheur permanent = anxiété | Réduire l'exposition aux injonctions toxiques |
| Novlangue | « Santé mentale » cache « maladie mentale » | Nommer les vrais mots libère |
| Nommer la souffrance | Le diagnostic soulage avant même le traitement | En coaching : nommer la difficulté normalise |
| Tiers | Le regard d'un autre qui reconnaît valide | Coach, psy, ami : le tiers est décisif |
| Le problème n'est pas le problème | On a la main sur le rapport au problème | Changer d'angle, prendre du recul |
| Orientation ressources | Chercher ce qui fonctionne, pas ce qui merde | Questions : « Comment t'as fait pour être là ? » |
| 3 champs relationnels | Soi, autres, monde. Les 3 doivent être nourris | Grille d'analyse perso et pro |
| Confiance = relation | La confiance vient de l'autre qui dit « tu peux » | Le coach donne la confiance |
| Ne pas s'enfermer | Ressources pour sortir, pas pour combattre | Pivoter plutôt que tenir à tout prix |
| Médicaments | Outil, pas faiblesse. Première marche possible | Dé-stigmatiser |
| Quand consulter | Rupture de fonctionnement + entourage qui remarque | 2 critères simples et clairs |
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