URL : https://youtu.be/pay3EZrc32I
Format : Essai lu / monologue poétique introspectif
Auteur : Le Crimurre (probable)
L'existence est parfois une fièvre. Il y a des jours pleins d'une ardeur étrange où s'emmêlent en moi des pensées et des émotions qui semblent provenir d'avant ma mémoire. Ces jours-là, il n'y a rien à faire. Je vais à mon balcon, armé d'un stylo et d'un cahier et je plonge en moi comme dans une pleine mer. Les yeux rivés vers le lointain comme pour y chercher ce qui me touche au plus près. Les mots se forment doucement. Des bribes de pensées et de mémoires, des éclats de sensations éparses que j'essaie de rassembler sous ma plume, tâtonnant sur le papier, avançant dans l'obscurité d'une page blanche.
Des pensées remontent alors involontairement. Je me mets à imaginer ce que deviendront les lieux qu'on a connus une fois qu'on les aura quittés, ce que deviendront les objets qu'on a laissés dans la rue pour que d'autres les utilisent. Je me plais à me figurer ceux qui vivront dans mon appartement une fois que je n'y habiterai plus. Peut-être un couple, une famille ou un petit vieillard. C'est étrange quand on y pense de se dire que d'autres ont foulé le même sol que nous il y a des milliers d'années alors que la vie était complètement différente. De se dire que nous sommes issus d'une histoire qui nous a précédés et dont nous faisons partie nous aussi par notre simple existence.
Il m'arrive même parfois d'aller encore plus loin jusqu'à imaginer ce qui se serait passé si je n'avais jamais été. D'être confronté au vertige de ma propre inexistence. Est-ce que j'ai fait une différence ? Est-ce que j'ai apporté ma lumière à ce monde ?
Je vais vous faire une confidence. J'ai toujours eu une forte attraction pour le vide, une propension à l'évitement, à l'absence de moi-même. J'ai grandi avec la sensation d'être toujours à côté de ma vie dans une forme de retrait du monde permanent, simple spectateur du théâtre des hommes. La tentation de disparaître m'accompagne depuis longtemps maintenant. Cette volonté de n'être personne, de prendre congé de moi-même, me désengager du monde comme un anonyme dans une ville tentaculaire, une ombre qu'on ne remarque pas évoluant sans cesse dans les marges de la vie.
Pour certaines personnes, il arrive parfois que l'existence ne se donne plus dans l'évidence, elle devient une fatigue. L'exil intérieur est alors une forme de détachement qui permet de se soustraire des astreintes d'être soi — ou en tout cas se réserver le droit pour un temps de se tenir à distance du monde afin de reprendre son souffle et éventuellement revenir. Moi, j'en ai fait un mode de vie.
L'écriture, la création deviennent alors pour moi le lieu où la rencontre se fait avec les autres, où l'intime se mêle à l'universel. C'est ici face à mon carnet et derrière ma caméra que je noue les liens discrets qui me relient au monde. Ou du moins, j'essaye. J'essaye seulement.
Les journées passent et j'ai toujours cette sensation de n'avoir rien accompli dans ma petite vie. J'ai toujours ce sentiment d'être en décalage avec les autres, de rester sur la touche, toujours en retard sur le monde et sur ma propre vie. Le monde s'agite et je suis là à regarder vers le haut. Le ciel qui plonge dans mes yeux sur le point de tout déborder. Et le ciel vient se teinter de mauve avant de virer au bleu nuit et se peupler d'étoiles. La ville en dessous comme un reflet avec ses milliers de soleils. Chaque lumière est un univers à lui seul qui renferme une vie avec ses rêves, ses histoires, ses ambitions et ses déceptions.
Nous ne sommes absolument rien au regard de l'immensité du cosmos. Et pourtant, ce rien est si important à nos yeux parce que c'est tout ce que l'on a, c'est tout ce qui nous est donné. Et moi, qu'est-ce que je fais là ? Quelle est ma place ? En quoi suis-je réellement unique et singulier ? En quoi ne suis-je pas tout simplement remplaçable ?
Toutes ces questions sont tout à fait légitimes. Se poser la question de sa remplaçabilité, c'est se poser la question de sa propre absence et en creux de celle-ci la question de son existence.
J'ai coutume de dire que j'ai découvert la philosophie assez tard, car adolescent, je ne lisais quasiment rien. C'est beaucoup plus tard, vers mes 25 ans, que je me suis vraiment intéressé à la pensée. Mais je crois que cette affirmation n'est pas totalement vraie. En réalité, je faisais déjà de la philosophie depuis tout petit. En regardant le ciel nocturne, j'étais déjà émerveillé de la lumière qui continuait de nous parvenir d'étoiles déjà mortes. Je me demandais déjà quelle était ma place sous ce grand manège des astres. Je me demandais déjà lorsque je regardais une étoile si quelqu'un d'autre quelque part à l'autre bout du monde ou de l'univers regardait la même étoile que moi. Peut-être que si c'était le cas, je me serais senti moins seul. On aurait eu un petit lien, cet inconnu et moi.
Il y avait pour moi caché dans les ombres de ma tête un mystère qui ne cessait de se dérober devant ma raison, comme s'il y avait là, dans ce bouillon noir primaire qui séparait les étoiles, quelque chose qui venait résonner avec le fond de mon eau. Après tout, nous sommes tous issus de la même étoffe, de la même poussière d'astre que ceux qui tapissent nos nuits. La nuit a été ma première enseignante.
C'est la contemplation du ciel qui m'a fait comprendre de manière instinctive que cette solitude que je ressentais au fond de moi n'était pas une solitude physique. Car j'ai toujours été plutôt bien entouré. J'ai toujours eu des amis, de la famille, même si je ressentais peut-être un léger décalage avec le monde. Certes, non, je crois que la solitude que je ressentais était plutôt d'ordre métaphysique. Elle semblait venir d'ailleurs, d'un point aveugle de l'existence que je n'arrivais pas encore à identifier.
Il aura fallu des années de pensée, d'introspection, de dialogue silencieux avec la nuit, de me laisser traverser et travailler par la vie pour affiner cette sensation latente. C'est en lisant Cioran que j'ai trouvé des mots pour identifier ce que je ressentais alors comme une intuition profonde. Dans un court texte appelé Solitude individuelle et solitude cosmique, issu de son premier ouvrage Sur les cimes du désespoir, le philosophe écrit — du haut de ses 22 ans — qu'on peut concevoir deux façons d'éprouver de la solitude. Se sentir seul au monde ou ressentir la solitude du monde.
Cette solitude du monde est en réalité un sentiment de solitude de l'humanité. C'est sentir la profonde solitude de l'humain face à l'immense froideur de cet univers qui nous entoure. C'est sentir non seulement sa propre finitude, mais aussi celle de l'humanité dans son entier. C'est sentir que l'espèce humaine est vouée un jour à disparaître et que notre passage dans l'univers n'est qu'un battement d'aile de papillon dans l'océan du temps.
Face à ces échelles de temps et d'espace qui nous dépassent totalement, nous sommes en proie à un vertige immense. Lorsqu'on contemple le ciel, on est inévitablement ramené à une forme d'humilité et à la possibilité même de notre inexistence. On se dit alors que notre existence est un concours de circonstances absolument miraculeux et qu'il y avait beaucoup plus de chance statistiquement de ne pas être plutôt que d'être.
Et si pour certains cette pensée est la marque d'un Dieu qui œuvre à donner un sens à l'histoire et à la création de l'univers, paradoxalement pour moi, c'est tout l'inverse. J'aime la pensée du chaos et du néant. J'aime dire que c'est un merveilleux hasard qui nous a donné la chance d'être les témoins de cet univers. Se rendre compte qu'on aurait pu ne pas être, qu'on aurait pu ne jamais voir un coucher de soleil, sentir ses pieds sur le sable chaud, l'odeur des embruns dans le vent — cette pensée vertigineuse et terrifiante. Eh bien moi, je la trouve absolument magnifique. Il n'y a pour moi rien de plus poétique que ça.
L'observation du ciel, c'est très proche de l'écriture, très proche de la poésie. Après tout, qu'est-ce qu'écrire sinon combler le vide qui nous sépare des étoiles ?
C'est dans cette profonde solitude métaphysique que j'ai toujours écrit. En réalité, je ne sais pas tellement au fond pourquoi je crée. Il y a toujours une part de mystère sans cesse renouvelée que j'essaie de résoudre à chaque nouvelle création. Mais je crois que ça tient peut-être à ce lien infime entre existence et absence. Une envie d'être présent au monde en même temps de disparaître. Une tentation d'exister comme celle de me déprendre de moi-même, comme un adolescent enfermé dans sa chambre qui crève d'envie d'être vu.
Créer, c'est toujours comme une confession envers moi-même, mais offerte à tous. Des notes éparpillées griffonnées ici et là dans les journaux hallucinés d'un homme assis au bord de sa propre nuit face à l'infini.
Si j'écris tous ces mots aujourd'hui, si je crée toutes ces vidéos, si je prends toutes ces photos, c'est parce qu'au fond de moi, je sais que cette vie ne me suffit pas. J'ai ce besoin permanent de prendre du recul, de faire ce pas de côté, de bifurquer par rapport à la vie pour ne pas me frotter directement à elle.
Comme je vous l'ai dit un peu plus tôt, la vérité c'est que j'ai parfois du mal avec la vie. Je me débrouille difficilement avec elle. Elle se met sans cesse en travers de ma route. Elle me gêne. Elle m'empêche. J'ai souvent l'impression qu'elle me tient à l'écart de ma grande ambition qui est la création artistique. Mais c'est pourtant son rôle. C'est aussi ça son travail. Me rappeler l'humilité, la patience, me mettre face à mes contradictions et mes responsabilités. Me rappeler que les rêves qu'on peut avoir, ce n'est pas la vraie vie et surtout me montrer la beauté dans sa plus tendre simplicité comme dans sa nudité la plus brutale.
La vie la vraie, c'est ce qui vous cogne en pleine face pour vous apprendre la beauté comme un coup de poing chargé de coquelicots.
On a beau dire ce qu'on veut, la création ce n'est pas la vie. Elle s'en inspire, elle y prend son essence. Mais ce n'est pas la même chose. Ceux pour qui la vie suffit, ceux qui arrivent à aimer la vie simplement, sans détour, sans surplomb, sans constamment la penser, ceux-là n'ont pas ce besoin viscéral de créer. Ils vivent la vie, c'est tout. Et c'est ça la véritable sagesse selon moi.
La pensée et la création sont des luttes intérieures. Une sorte de long détour pour enfin revenir à soi et accepter dans le meilleur des cas la vie telle qu'elle est. La philosophie, l'art, la spiritualité, la science, tout ça peut nous aider à approcher une certaine connaissance du monde et de la vie. Mais nous ne connaissons jamais entièrement la vie que lorsque nous décidons enfin de la vivre. La vie n'est pas à connaître, elle est à vivre. Elle est à expérimenter dans toute son épaisseur, dans toute son intensité et sa rugosité.
Les gens que j'admire le plus sont ceux qui ont éprouvé la vie et qui au bout du compte, malgré toutes les difficultés et tous les malheurs, malgré la condition humaine, malgré la solitude et le désespoir, ont aimé la vie tout simplement. Et c'est ce à quoi j'essaie d'aspirer maintenant tant bien que mal.
J'ai longtemps cru que je voulais créer pour prendre ma place dans ce monde, pour m'affirmer, pour être plus présent, pour être reconnu, être enfin quelqu'un. J'ai cru à ce mythe de l'individualisme contemporain. Moi aussi, à cette croyance tenace qu'il fallait que je me trouve une mission, qu'il y avait un trésor en moi que le monde attendait. Mais la vie m'a fait comprendre que ces attentes n'avaient pour seul effet que ma propre frustration.
Cette place que je me tuais à chercher dans le monde, je l'occupais déjà par ma simple existence. Il fallait juste en prendre conscience et ne chercher qu'à devenir ce que j'étais déjà.
En réalité, je ne crée pas pour exister. C'est tout le contraire. C'est bien parce que j'existe que je crée. En existant, je porte avec moi les traces d'une histoire qui me déborde sans cesse et qui me pousse à créer pour ceux qui sont faits du même bois que moi, ce tendre bois qui est notre humanité.
Maintenant, je le sais. Je ne crée ni pour devenir quelqu'un, ni pour l'argent ou la gloire, ni même pour qu'on se rappelle de moi. Si je vais chercher ce qu'il y a de plus intime en moi, c'est avant tout pour donner tout ce que j'ai. Pour me défaire, pour m'alléger, pour laisser passer la lumière — pour qu'en réalité à la fin il ne reste plus rien de moi.
Je crois qu'on ne crée pas pour se forger une identité. Ça peut paraître paradoxal dit comme ça, mais je crois vraiment que c'est tout l'inverse. En créant, je contribue à mon propre effacement pour laisser doucement place à quelque chose de plus vaste que moi que je puisse appeler une œuvre. Une œuvre qui appartiendra à tous ceux qui l'auront reçue et avec qui elle aura résonné.
Je crois au fond que c'est ça pour moi la création. Préparer le silence. Contempler sa propre absence.
Pour essayer de répondre aux questions que je me suis moi-même posées un peu plus tôt. En quoi suis-je réellement unique et singulier ? En quoi ne suis-je pas tout simplement remplaçable ? En réalité, ces deux propositions ne sont pas du tout antinomiques. Nous sommes tous en un sens uniques et singuliers et nous sommes tous pour autant remplaçables. Nous faisons tous partie d'une histoire plus grande que nous qui ne cesse de s'écrire et se réécrire. Nous tomberons tous un jour dans l'oubli. La mémoire de ce qu'a été l'espèce humaine s'arrêtera avec le dernier humain.
Nous portons tous en nous un fragment de l'histoire du monde. Nous portons tous en nous la vie, les élans et la voix d'une espèce qui, aussi imparfaite soit-elle, a su témoigner malgré tout de la beauté de cet univers. Nous portons en nous l'univers autant qu'il nous porte.
Alors oui, au regard de l'histoire du cosmos, je ne suis rien. Je ne suis qu'un agencement d'atomes d'ancienne poussière d'étoile. Je ne fais que perpétuer une espèce selon un code génétique qui me détermine et me pousse à me reproduire pour assurer sa survie. Je ne suis qu'un rouage d'une machine infiniment supérieure à moi.
Alors oui, je suis remplaçable. Mais lorsque je partirai, s'éteindront avec moi tous mes souvenirs, tous mes rêves, mes ambitions, tous mes projets, toutes les histoires, tous les instants qui m'auront marqué, tous les visages que j'aurais rencontrés, les sourires qu'on m'aura adressés, tous les couchers de soleil, les fruits que j'aurais goûtés, toutes les danses jusqu'au lever du jour, les conversations, les soirées à se péter le gosier. S'éteindront avec moi tous les fous rires, les silences, les câlins, les baisers, tous les paysages traversés, les promesses adressées, les liens noués, toutes les possibilités qui auraient pu naître et toutes celles qui ont été.
Avec moi s'éteindra tout un monde.
J'ai fait tellement peu avec ce temps qui m'était alloué. Quelques fragments de rien disséminés ici et là dans les fêlures de la vie. J'ai toujours eu peur de n'avoir pas été assez. Que mon passage ici n'ait eu aucun poids. Si ma vie n'a eu aucun poids, j'espère qu'elle aura au moins pu amener de la beauté.
Je veux vivre comme un torrent et m'effacer dans un soupir, écrire la vie et partir sans aucun préavis. Je veux saisir l'infime instant où je fus le témoin de ce monde. Ne laisser derrière moi qu'une traînée de lumière. Traverser la nuit comme un météore vagabond.