URL : https://youtu.be/Q4ngnDIijEI
Format : Reportage / documentaire
En septembre 2021, à Cassis dans les Bouches-du-Rhône, Marie, 15 ans, met fin à ses jours. Après sa mort, sa mère fait ce que beaucoup de parents font dans ces moments-là : elle cherche une explication. Elle ouvre le téléphone de sa fille et tombe sur TikTok. Pas le TikTok qu'on imagine pour une adolescente de 15 ans. Pas de danse, pas de challenge, pas de blague. À la place, une succession presque infinie de vidéos sur le mal-être, la dépression, l'automutilation, le suicide. Des vidéos qui ressemblent parfois à des modes d'emploi. Beaucoup de glamorisation du suicide, un côté très "fun" avec des chansons, des lipsync, et cetera.
Ce que la mère de Marie a découvert, d'autres l'ont vu défiler sur leurs écrans. C'est le cas de Maë. À 14 ans, quand elle reçoit son premier téléphone, elle installe TikTok. Au début, l'algorithme lui propose des vidéos drôles. Puis son fil devient saturé de contenu dépressif. De fil en aiguille, ce sont des concours de qui allait le plus mal, des tips, des phrases culpabilisantes du style : "Si tu fais une tentative de suicide mais que tu n'es pas en réanimation, ça ne compte pas."
Une question obsède les victimes et leurs familles : comment une adolescente peut-elle se retrouver enfermée dans ce type de contenu simplement en regardant des vidéos ? Sur TikTok, personne ne choisit vraiment ce qu'il regarde. C'est l'algorithme qui décide. Chaque seconde, chaque swipe, chaque vidéo regardée jusqu'au bout change ce que vous verrez ensuite.
Pour enquêter sans biais humain, le service Iadt de Ouest France a construit un bras robotique, baptisé Camille, piloté par une intelligence artificielle. Sa mission : regarder TikTok en continu, jour et nuit, swiper, liker, recommencer — sans fatigue, sans curiosité, sans émotion.
L'IA analyse chaque vidéo reçue, examine l'image et les métadonnées, puis prend une décision : si la vidéo correspond au thème étudié, Camille la regarde entièrement deux fois et la like. Sinon, elle swipe.
Une vingtaine de comptes différents ont été créés, chacun avec un centre d'intérêt spécifique : cuisine, maquillage, masculinisme, troubles du comportement alimentaire, et d'autres envoyés dans les zones les plus problématiques de la plateforme.
Chaque point dans la visualisation représente une vidéo montrée par TikTok au robot. Au total, 9 587 vidéos regardées par Camille.
Plus Camille likait la tristesse, plus TikTok lui servait du désespoir. Plus elle s'intéressait à la colère, plus la plateforme lui montrait de la haine.
TikTok ne fonctionne pas comme les autres réseaux sociaux. On ne suit presque personne, on ne va pas chercher du contenu : c'est lui qui vient à vous, via la page "Pour toi". Un flux vertical, infini, hypnotique.
L'algorithme ne mesure pas seulement les likes et les commentaires. Il regarde surtout combien de temps vous restez. Regarder une vidéo jusqu'au bout : signal. La regarder deux fois : signal très fort. La swiper immédiatement : rejet. Le vrai bouton "j'aime", c'est l'attention.
Pendant 3h21, le compte scrolle à la recherche de conseils beauté et tutoriels. 163 vidéos regardées. Au début, le fil est chaotique — cuisine, humour, sport, beauté, animaux — c'est le "cold start", la phase où TikTok teste tout en même temps. Dès qu'une vidéo "routine du dimanche pour cheveux bouclés" est likée, la trajectoire commence à se déplacer. Au bout d'une centaine de vidéos, le fil est composé à 90 % de contenu beauté/maquillage.
En moins de 2 heures, le fil est entièrement transformé. À la fin, six vidéos sur dix sont culinaires. En moyenne, moins d'une centaine d'interactions suffisent pour que le fil devienne homogène.
TikTok ne cherche pas à élargir les centres d'intérêt. Il cherche à maximiser la probabilité que l'utilisateur reste. Il amplifie ce qui fonctionne déjà.
Ce compte simule un utilisateur qui s'intéresse aux contenus masculinistes — des vidéos affirmant qu'il existerait une hiérarchie naturelle entre hommes et femmes, présentant les hommes comme victimes des féministes, s'appuyant sur des concepts comme la "redpill" ou l'hypergamie.
Avant même de lancer le robot, le compte a visionné une dizaine de vidéos masculinistes pour donner à l'algorithme un point de départ clair.
Résultat : quasiment pas de phase d'hésitation. Dès la 5e vidéo, un condensé de termes masculinistes est présent. Quelques vidéos plus tard : l'hypergamie, les femmes traitées de manipulatrices, les hommes "affaiblis par le féminisme". En moins d'une quinzaine de vidéos, tous les concepts principaux sont installés.
Sur les 114 vidéos regardées, seulement trois proposent une lecture critique du masculinisme. Toutes les alternatives ont disparu — non pas parce qu'elles sont explicitement exclues, mais parce que l'algorithme les a simplement effacées.
Le compte "Souris dans la jungle", paramétré sur les théories conspirationnistes, s'est retrouvé dans une bulle autour de la Grande Tartarie — un empire supposément avancé technologiquement qui aurait été volontairement effacé de l'histoire. Sur les 452 vidéos regardées, 283 étaient des théories complotistes.
Le compte est paramétré pour interagir avec des vidéos romantisant ou valorisant les troubles du comportement alimentaire (TCA).
Dès la première vidéo : des chanteuses de K-pop avec le message "Imaginez que vous puissiez porter tous les vêtements de vos rêves." Dans l'industrie K-pop, le poids est millimétré — taille du modèle moins 120, soit 45 kg pour une personne d'1,65 m.
Les vidéos suivantes : une silhouette très mince taguée K-pop, une femme extrêmement maigre au visage flouté (compte nommé "Skeletona"), un hashtag "weight loss" avec le message "Ne t'arrête pas avant qu'on s'inquiète pour toi". Dans les commentaires : "Je fais 70 kg et je mange qu'une fois par jour. Comment perdre du poids ?" ou "Je suis ici pour de la toxic motivation."
Les réponses conseillent de mâcher des chewing-gums pour calmer la faim, d'essayer le jeûne. D'autres vidéos : "Keep on starving" (continue à t'affamer), des verres d'eau avec des glaçons et le message "ne mange pas", "ventre plein, cœur brisé".
Sur 245 vidéos regardées, 159 romantisaient ou faisaient l'apologie des TCA. À la fin, plus de six vidéos sur dix portaient sur les TCA. Une seule vidéo proposait une critique de ce mouvement.
Ces contenus enfreignent pourtant clairement les règles d'utilisation de TikTok. La plateforme stipule : "Nous n'autorisons pas les contenus qui favorisent des troubles alimentaires et des comportements de gestion du poids à risque." En moins d'une heure, le robot était enfermé exactement dans ce type de contenu.
Dès la deuxième vidéo du compte dédié à ce thème : une jeune femme dans une esthétique grisée avec le texte "Ce fait de savoir que ce sont probablement mes dernières semaines." Présenté non pas comme choquant, mais presque comme quelque chose de beau — images floues, couleurs désaturées, textes courts. La tristesse comme identité, comme sentiment d'appartenance.
Sur 323 vidéos regardées, 156 promouvaient l'automutilation ou le suicide. Une seule vidéo proposait un message de prévention.
Des vidéos contrevenantes ont été trouvées postées depuis plus de trois ans — preuve d'une défaillance systémique de la modération.
Lor Boutron-Marmion est avocate, spécialisée dans l'accompagnement de mineurs et familles confrontés aux dégâts des plateformes. En 2024, elle fonde le collectif Algos Victima, une cellule d'accompagnement juridique pour les victimes et leurs proches.
Après avoir visionné les vidéos collectées par le robot :
"Les tombes, c'est un grand classique. Je vois une vidéo où c'est une jeune fille qui vomit. J'ai une des jeunes filles de mon collectif qui s'est vu proposer de l'argent pour se faire vomir en direct. Sincèrement, alors qu'on a le double d'âge de ces jeunes-là, ce n'est pas quelque chose dont on ressort indemne."
Sur la trajectoire algorithmique qu'elle observe chez ses clients :
"Il tombe souvent sur le mouvement des Sad Girls, quelque chose d'un peu spleen au début, pour ensuite être dans tout ce qui va être les apprentis sorciers de l'automutilation — telle cicatrice ça compte, s'il y en a quatre ça ne compte pas. Et pour ensuite être dans les tentatives de suicide, les vidéos faites à l'hôpital en mode 'ça y est, j'y suis'. La glamorisation, c'est cool de penser au suicide, c'est cool de penser à la mort — pour arriver dans les contenus très trash de lecture audio de lettres de suicide. Un peu genre 'dernière vidéo avant de mettre fin à mes jours'."
Un exemple concret parmi ses clients :
"Charlie, une des jeunes filles du recours, a mis fin à ses jours. La dernière vidéo qu'elle avait vue, c'était une vidéo qui lui a dit de prendre un tabouret et une corde. Et c'est de cette façon précise qu'elle a mis fin à ses jours."
Le combat de l'avocate a commencé avec Marie, la jeune femme de Cassis décédée en 2021. Elle a déposé la première plainte française contre TikTok pour provocation au suicide.
Le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Jeffrey, a annoncé le jeudi 22 mars avoir saisi la justice avec la même qualification.
Anne Leenf, ministre du numérique :
"Je suis extrêmement choquée de ce que je vois — et je sais que vous avez trié les vidéos que vous m'avez montrées. Quand les plateformes minimisent leur responsabilité, je dis non. Elles ont des obligations, notamment de réduire les risques systémiques. Ce que vous venez de me montrer prouve qu'elles ne maîtrisent pas ces risques. Certes, elles ne produisent pas de contenu — mais elles l'hébergent, elles le diffusent, et à ce titre elles ont une responsabilité. Le problème, ce n'est pas qu'elles retirent un contenu illicite signalé. Le problème, c'est leur algorithme, leur mode de fonctionnement."
Un dernier compte, sans nom affectueux, paramétré pour explorer les contenus sexualisant des mineurs sur TikTok. 293 vidéos regardées.
L'algorithme a suivi. Certaines vidéos étaient générées par IA, montrant des jeunes filles dans des poses suggestives. D'autres étaient réelles : des silhouettes enfantines au visage flouté, costumées en personnages de manga ou en tenues de collégiennes japonaises. Des jeunes garçons torse nu avec, dans le profil du compte, un numéro vers une messagerie cryptée. Un lien vers une chaîne Telegram proposant des contenus pédocriminels.
Dans cette bulle, l'algorithme a également poussé des contenus familiaux ordinaires : parents avec leur bébé, enfants qui dansent, fillette en couche-culotte souriant dans un aéroport, adulte berçant une petite fille sur un canapé. Des vidéos tout à fait ordinaires, postées par des parents, par des enfants ayant accès à la plateforme — mais qui, dans ce fil-là, prennent une tout autre signification.
L'algorithme n'a pas fait la différence. Il a vu des enfants, il a vu que ça retenait l'attention, il en a poussé encore et encore.
Contactée, TikTok a indiqué avoir supprimé les contenus signalés et banni définitivement plusieurs comptes. La plateforme affirme supprimer 99,1 % des contenus enfreignant ses règles de manière proactive et 93,4 % dans les 24 heures. Elle affirme également que son algorithme est conçu pour diversifier les recommandations et interrompre les schémas répétitifs.
Ce que l'algorithme est capable de montrer en scrollant : de la cuisine, du maquillage, des chats, des théories complotistes, du masculinisme, des corps décharnés, des rasoirs, des nœuds coulants, et des enfants. Avec le même mécanisme, le même robot, sur la même plateforme.
Le plus inquiétant n'est pas la diversité de ce que TikTok peut montrer. C'est sa capacité à creuser des tunnels, à répéter, à resserrer, à enfermer — jusqu'au moment où on ne voit même plus où est la sortie.