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Alcool, sobriété et la nouvelle génération — documentaire

URL : https://youtu.be/vrTYmtZoSDg

Format : Documentaire (~20min)


L'alcool en Europe : pourquoi une génération choisit la sobriété


Introduction : une société d'alcooliques sociaux

Nulle part ailleurs, on ne boit autant d'alcool qu'en Europe — et chaque gorgée augmente le risque de tomber malade. L'alcool reste pourtant une drogue socialement acceptable, indispensable à toute réunion réussie.

Mais les jeunes en particulier renoncent de plus en plus souvent à l'alcool, et les boissons sans alcool n'ont jamais été aussi demandées.

"Nous sommes une colossale société d'alcooliques sociaux."

"La jeune génération qui boit moins a dû voir la montagne de vomissures de l'Oktoberfest. Et quand on a connu ça, je comprends qu'on se dise : ah non, merci, sans façon."


Disastar (Guérit Falius) : grandir dans l'alcool, s'en sortir par la musique

Rappeur originaire de Hambourg, 31 ans. Son père fait faillite et se réfugie dans l'alcool. La famille s'effondre.

"Aussi loin que je me souvienne, je suis en contact avec l'alcool. Ça m'a toujours été présenté comme une stratégie valable pour surmonter des difficultés d'adaptation."

Première consommation consciente à 13 ans, en traînant avec des jeunes plus âgés du quartier :

"Nous éprouvions tous d'une manière ou d'une autre une certaine souffrance due à notre contexte familial. Nous avons rapidement compris que l'alcool était un moyen de relâcher un peu la pression, et c'est rapidement devenu quelque chose qui comptait."

À 14 ans : six semaines de vacances d'été à Hambourg, alcool tous les jours. D'autres drogues suivent, puis l'exclusion scolaire, des infractions pénales. À 15 ans, il est soustrait à sa famille par les services sociaux.

"Comme on sait pas gérer la douleur, alors on boit. On sait pas ressentir la joie, alors on boit. Il s'agit toujours de réguler ses émotions. Et tant qu'on essaie de compenser, aucun processus de guérison ne peut s'enclencher."

"Les pires choses que j'ai vécues dans ma vie étaient presque toutes liées à l'alcool. Je pense que l'alcool fait ressortir le pire chez les gens et qu'on n'en parle presque jamais."

La reconstruction

À la fin de la vingtaine, il réorganise sa vie : baccalauréat rattrapé, formation de menuisier, paternité. Sobre depuis 2017.

"Pendant des années, j'ai toujours bu au studio. J'ai fait de la musique en état d'ébriété, mais je suis bien meilleur quand je ne suis pas ivre. Je pense que là, j'ai réalisé le meilleur album que j'ai jamais fait, complètement sobre."

"Ivre, tu es peut-être plus vite satisfait. Mais quand j'arrive à garder la rigueur que j'ai quand je fais de la musique, je peux aller encore plus loin."

Sur les envies de boire :

"Au début, je ressentais régulièrement une envie irrépressible. Ces envies sont devenues de plus en plus rares. Ça fait maintenant un an que je n'ai plus ressenti cette envie une seule fois. C'est plutôt le contraire — je me réveille en sueur la nuit parce que j'ai rêvé que je buvais, et je me sens extrêmement heureux et soulagé que ce ne soit qu'un rêve."

Sur la tournée sobre :

"Ce moment avant les concerts sur scène a toujours été sacré pour moi. Avec l'alcool, j'aurais eu encore plus peur. Je n'aurais plus rien maîtrisé. Si tu te saoules tous les soirs, tu te réveilles avec la gueule de bois et la haine de toi-même. Puis tu tombes malade et ta voix est foutue."

Sur la sobriété comme acte de soi :

"Ça a aussi à voir avec l'amour-propre. Ne pas se saboter, supporter ses sentiments et se discipliner. Pour moi, ça n'a rien de renoncement. C'est quand je buvais encore que je renonçais — à une bonne vie et à prendre soin de moi."


Christine Cochmider : alcoolisme féminin et le tabou qui tombe

Auteure, femme de théâtre, mère de trois enfants. Elle vit près de Dessau, en Saxe. Première à avoir brisé le tabou en écrivant sur sa vie avec et sans l'alcool — et à montrer qu'une femme cultivée peut sombrer dans l'addiction.

"On parle d'alcoolique fonctionnel. Ça pourrait s'appliquer à moi. Ça veut dire que les alcooliques ne fonctionnent pas, mais que c'est pour arriver à fonctionner que nous buvons."

Ses parents étaient universitaires et alcooliques. Sa mère restera une étrangère pour elle toute sa vie. Après le divorce de ses parents, elle grandit avec son père, puis étudie le théâtre et mène une vie très libre — d'une famille où on boit, elle passe dans un milieu, le théâtre, où on boit aussi.

Elle rencontre l'amour de sa vie. Peu après, on lui diagnostique un cancer. Il meurt alors qu'elle vient d'avoir la trentaine. Reste un deuil non surmonté et l'alcool qui lui promet le réconfort.

"J'ai passé ma vie à me demander : est-ce que je bois autant parce que je suis dans le théâtre ? Parce qu'on fait ça quand on est étudiant ? Parce que mon mari est mort et que je suis une espèce de veuve ? Ou est-ce que ça en est arrivé au point où c'est pathologique, où c'est une addiction ?"

"Je ne buvais pas la journée parce qu'il fallait d'abord que je fasse tout le reste. Je commençais à écrire quand les enfants étaient au lit. Et là, je buvais pour écrire."

"Tous ces témoignages d'admiration. Mais comment fais-tu pour gérer tout ça ? Veuve, travailleuse, indépendante, trois enfants ? Je leur faisais un doigt et je pensais : si vous saviez à quel point je n'arrive pas du tout à gérer tout ça. C'est l'alcool qui me permettait de refouler, de voiler mes émotions. Je les noyais dans la boisson."

Il y a cinq ans, elle se fait hospitaliser dans un service d'addictologie et écrit Dry, un roman autobiographique.

La logique de la dépendance

"On cherche tous des raisons pour expliquer pourquoi nous buvons, mais on ne boit pas à cause de quelque chose. On boit parce qu'on est accro. Les gens disent 'je suis tombé dedans parce que'. Ce sont des stratégies de justification."

"Ce serait une vision terrible si on se disait qu'on ne peut pas écrire sans alcool — parce que là, c'est l'alcool qui aurait écrit mes livres et pas moi."


Statistiques : qui boit, qui arrête


Sober curiosity : le mouvement qui monte

"On est sober cause maintenant. Tout ça est plus visible sur les réseaux sociaux. Il y a bien un intérêt pour la sobriété, une sober curiosity — ce mouvement qui dit que nous ne voulons pas nous embrumer la tête mais plutôt accepter de nous exposer à la vie. Ça va aussi avec le self-care, l'amélioration de soi-même."

Christine Cochmider nuance :

"Ce qui n'est pas trop pris en compte dans ce mouvement, c'est qu'il y a un monde entre cette abstinence volontaire et le domaine de la maladie, de l'addiction."

Sur ce que l'alcool remplace :

"Le problème, ce qui est si terrible dans l'alcool, ce n'est pas le produit lui-même, c'est ce qu'il nous fait. On va y chercher un sentiment dont l'humanité manque terriblement : un sentiment de communauté, une extase, un lâcher-prise, un engagement envers les autres. Ces choses ne sont pas uniquement atteignables par l'alcool, mais elles sont plus faciles à atteindre si on boit."

"Je sais ce qu'est l'ivresse, ce que c'est que danser, lâcher prise et faire des bêtises. Malheureusement, beaucoup de gens n'ont pas appris tout ça, ou l'ont oublié, ou s'en sont détachés — et ils n'y arrivent plus sans avoir recours à l'alcool."


Benoît Donfriot : le sobrelier, inventer une convivialité sans alcool

44 ans, Paris. Premier sobrelier au monde — un sommelier sobre au pays du vin. Il a inventé et breveté le terme. Il propose des boissons fermentées artisanales sans alcool, qu'il appelle sobres vages.

"On continue à nous apprendre que l'alcool est le pilier de nos façons de créer la convivialité, de faire société. Mais comment se comporter quand on se retrouve entre amis et que l'on n'a pas envie de boire d'alcool ? Il faut presque toujours se justifier et souvent on finit par en boire quand même."

"Vous avez envie d'y renoncer, mais vous savez que ce qui sera proposé en alternative vous rabaissera socialement et intellectuellement, que ce ne sera pas à votre hauteur."

La philosophie du sobrelier

Il travaille exclusivement avec des ingrédients non traités, fermentation naturelle, sans sucre ajouté. Aujourd'hui : kiwi, kaki, feuille de figuier toréfiée. Maturation plusieurs mois.

"Je n'ajoute rien d'autre que les matières premières qui sont les éléments phares d'une cuvée de savoir-breuvage. Il n'y aura jamais de sucre ajouté quel qu'il soit."

Sur la différence avec les imitations :

"Avec une bière sans alcool ou un vin désalcoolisé, on ne découvre rien. On découvre le fait qu'on peut avoir un produit qui a vaguement le goût du vin et qui ne nous enivre pas. Est-ce que c'est une découverte intéressante ? Je ne sais pas."

Il est abstinent depuis trois ans. Il a publié ses recettes dans un livre intitulé Sobrelier, guide pour faire du jamais bu.

"Je prône pas le clivage. Je cherche à faire des boissons qui rassemblent et qui signent aussi des expériences inédites."

Sur le changement collectif :

"Si la machine est lancée et qu'au prochain mariage auquel nous sommes invités, les autres nous servent à la place du champagne une autre boisson, on sera forcément surpris au départ. Mais peut-être qu'au fil de la soirée, on commencera à envisager une boisson qu'on n'avait jamais envisagée comme étant une boisson de mariage. Et je crois que tout ça relève vraiment d'un engagement collectif à vouloir faire changer les choses."


Martin Bechler : de l'hédonisme à la lucidité

Musicien et auteur-compositeur, leader du groupe indie pop Fortuna Ehrenfeld, figure emblématique de Cologne.

"L'alcool, il a longtemps fait partie de ma vie. Je n'ai aucun problème à reconnaître que j'ai déjà bu de l'alcool en quantité."

"Pour l'alcool sur scène, il n'y avait pas vraiment de limite. Avant, on avait toujours un litron de rouge quelque part. Je trouvais ça marrant. Mais aujourd'hui, à la place, il y a un gobelet en carton. C'est plus juste. Je trouve que ça correspond mieux à mon niveau d'éducation émotionnelle."

Il a produit son propre vin avec un vigneron et écrit Corque, une ode burlesque en forme de roman en hommage au vin. Depuis plusieurs mois, il a renoncé à l'alcool à quelques rares exceptions près.

"Je viens de la région du Bergischesland où l'on est constamment encouragé à picoler. Alors on continue jusqu'à ce qu'on soit assez mûr et assez solide intellectuellement et émotionnellement pour prendre ses responsabilités."

Sur la douleur et l'alcool comme sédatif :

"Imagine quelqu'un qui souffre d'un terrible chagrin d'amour. Pour lui, il n'y a pas de limite dans l'excès. C'est un sédatif, un médicament. La douleur disparaît au moins un certain temps. Est-ce intelligent de faire disparaître la douleur pendant un certain temps ? Avant, j'aurais dit oui. Maintenant, non."

Sur la création sobre :

"Écrire des chansons n'exige pas une énorme concentration, mais plutôt de la légèreté dans la concentration. Et cela n'est pas possible avec de l'alcool."

Sur la liberté de décider :

"Ce que j'ai décidé pour moi-même, je ne peux pas le décider pour le reste du pays, ni pour l'Europe ou le monde entier. Mais j'en suis arrivé à un point où personnellement, je veux décider de ma vie. Ou bien je me fais du mal maintenant parce que je veux précisément boire ce vin avec mon rôti végétalien. Ou bien je ne me fais pas de mal et je ne le bois pas."

"Je ne ressens aucun manque. Je ne m'interdis rien. J'ai changé de perspective."

"Nous sommes une colossale société d'alcooliques sociaux. On a le droit de décider soi-même. Je ne dis pas que ce que je faisais à l'époque était mal."

Sur l'ivresse autrement :

"L'ivresse désormais, c'est la musique. Quand j'ai attrapé un texte par la peau du cou, je me dis que ça va marcher et je ressens une montée d'adrénaline. Et aussi l'ivresse, c'est quand je peux interpréter des chansons sur scène avec mes estimés confrères."


Fil conducteur : ce que l'alcool fait à la société

"À l'origine, en nous, il y a un trou. Et lorsqu'on y verse de l'alcool, ce trou ne fait que s'agrandir."

"L'alcool a le pouvoir de faire taire ce qui te rend malade, te casse, te fait sentir misérable — et aussi de te mener à des situations auxquelles tu ne te serais pas exposé autrement."

"Est-ce qu'on peut revoquer en doute nos façons de faire société, nos façons de créer de la convivialité ?"

"Notre génération est certainement plus réfléchie, ce qui soulève inévitablement des questions : quelle est mon attitude vis-à-vis de l'alcool ? Est-ce qu'il est bon pour moi ou pas ?"