URL : https://youtu.be/mRdtskSEpt4
Format : Documentaire scientifique
Un trésor caché, une capacité méconnue, une ressource qui pourrait nous aider à soigner la dépression, les addictions, à mieux faire face au stress. La transe — cet état modifié de conscience — intéresse la science. Cette expérience que les sociétés humaines pratiquent depuis des millénaires pourrait être une révolution en psychiatrie.
La transe n'est-ce pas de la folie, de la comédie ? Un état réservé aux poètes, aux artistes, aux mystiques, aux chamans ? Le regard qu'on en a est dû à la culture. Et dans notre culture, il n'est pas du tout rassurant. C'est ça qu'il faut changer — notre représentation même de la transe.
Les recherches scientifiques sont là pour rassurer tous ceux qui vivent ces états en pensant qu'ils sont un peu fous. On voit que le cerveau fonctionne différemment. Le processus de transe, hérité des pratiques chamaniques, est un processus particulier, différent — un processus en soi.
Des recherches fondamentales en neurosciences et des études cliniques révèlent l'efficacité thérapeutique des transes induites, avec ou sans substance psychoactive.
Aujourd'hui, 300 millions de personnes souffrent de dépression dans le monde. Pour un tiers d'entre elles, il n'existe aucun traitement efficace. Les taux de rechute en addictologie sont massifs — 60 % des patients rechutent à un an.
Ce qui est révolutionnaire, c'est que notre société moderne, qui attache tant d'importance à la technique, est en train de redécouvrir un pouvoir qui est le nôtre : utiliser cet état non ordinaire de conscience pour aller mieux — et éventuellement aider à guérir.
Et si la transe était une solution à la crise de santé mentale que traversent nos sociétés ?
La transe est une intense modification de la conscience. C'est un saut dans un monde non ordinaire où l'on fait l'expérience d'être autre.
Votre premier contact avec la transe remonte peut-être à ce jour où, à trois ans, vous avez écarté les bras et vous vous êtes mis à tournoyer sur vous-même jusqu'à en avoir le vertige — et vous êtes tombé par terre en riant.
La transe est présente dans presque toutes les sociétés. On la trouve à toutes les époques, dans toutes les parties du monde.
Au Brésil, dans une église chrétienne métissée de chamanisme, des adeptes du Santo Daïmé entrent en transe lors de longues messes dansées. Ils boivent de l'ayahuasca — une substance psychédélique dont l'usage est autorisé dans un cadre religieux. La consommation régulière de cette substance par des dizaines de milliers de personnes depuis plusieurs décennies offre à la science un terrain d'étude unique.
L'ayahuasca est une magnifique invention indigène, fabriquée à partir de deux plantes d'Amazonie. L'une est riche en une molécule appelée NN diméthyltryptamine — la DMT. Sa décoction avec la liane produit un breuvage amer aux effets psychédéliques intenses.
L'ayahuasca modifie le rythme cardiaque et la pression artérielle. Vous pouvez pleurer, vomir, transpirer, trembler, frissonner. Tous ces effets, très complexes, vous font entrer — sans que vous compreniez pourquoi — dans un état de réalité et de conscience autre où tout est différent. Cet état où tout est différent, c'est la transe.
Des images apparaissent, qui naissent les unes des autres dans un processus de transformation constante et fluide.
Des fidèles du Santo Daïmé, habitués à boire de l'ayahuasca, ont accepté de passer un scanner IRM sous son influence.
Le premier résultat : l'ayahuasca augmente l'activité du système visuel. Sous ayahuasca, le cortex visuel est très activé, même chez les personnes qui ont les yeux fermés. C'est pourquoi les gens ont parfois vraiment l'impression de voir des choses.
Lorsque nous voyons, la lumière réfléchie par les objets pénètre dans notre rétine, puis s'achemine vers le cortex visuel. Sous ayahuasca, les visions ne passent pas par l'œil. Les images sont créées directement par le cortex visuel — construites de nos pensées et de nos émotions.
La deuxième découverte est décisive : pendant l'effet de l'ayahuasca, il y a beaucoup plus de connexions. Différentes zones du cerveau qui n'étaient pas connectées auparavant le sont maintenant. De nouvelles idées émergent, des façons de voir que l'on n'avait pas auparavant. L'ayahuasca casse les schémas rigides. Il ne s'agit pas de changer le problème — mais de le regarder autrement.
Lors d'une transe induite par l'ayahuasca, le cerveau est hyper-connecté. L'activité cérébrale est plus chaotique, mais aussi plus fluide et plus flexible — particulièrement dans les zones qui supportent les plus hautes fonctions, comme l'imagination.
Pour mettre au point un traitement à la fois rapide et efficace, une équipe à l'Institut du cerveau de Natal a décidé de travailler avec la DMT seule, la substance psychoactive de l'ayahuasca. La DMT est inhalée. La transe dure 10 minutes au lieu de 4 heures. La session est encadrée par un psychiatre et une psychologue.
Les chercheurs ont administré de la DMT à 14 patients souffrant de dépressions sévères et résistantes — des patients en grande souffrance, pour lesquels les antidépresseurs et les thérapies classiques n'avaient pas fonctionné.
Les résultats : une baisse immédiate des idées suicidaires dès les premières 24 heures. Un jour après l'intervention, près de 80 % des patients répondent au traitement. Trois mois après, plus de 60 % répondent encore — avec une seule prise.
Pourquoi a-t-il fallu attendre les années 2020 pour réaliser de telles études, alors que les effets antidépresseurs des psychédéliques sont connus depuis les années 1950 ?
La recherche s'est heurtée à un obstacle majeur : le classement des psychédéliques comme produits stupéfiants. Pour une raison inconnue, après des millions d'années d'utilisation, les humains ont décidé que tout ce qu'ils avaient fait par le passé était mauvais. Et dans les années 1970, ils ont interdit.
L'histoire du LSD commence en 1943, lorsque le chimiste Albert Hofmann expérimente sur lui-même par hasard cet acide synthétisé à partir d'un champignon parasite du seigle. Dès le milieu des années 1950, ses effets fascinent le milieu médical. En moins de 30 ans, le LSD et d'autres psychédéliques sont administrés à 40 000 patients.
Très vite, le LSD est détourné de ses usages thérapeutiques et devient l'emblème de la contre-culture. Les psychédéliques sont rendus responsables des protestations contre la guerre du Vietnam, des mouvements féministes et antiracistes — ce qui aboutit à leur interdiction en 1971. Les recherches s'arrêtent.
Seule une petite poignée de scientifiques résiste, souvent en lien avec les sociétés autochtones qui ont maintenu leurs rites. Les avantages thérapeutiques sont redécouverts dans les années 2000 — donnant lieu à une renaissance psychédélique.
Si nous prenons du recul et que nous examinons les données, les psychédéliques ne tuent pas, ne provoquent pas d'overdose, les dommages sont très faibles — et ils semblent avoir un bénéfice thérapeutique sur les pathologies pour lesquelles nous n'avons pas d'autres solutions à l'heure actuelle.
En France, une équipe de chercheurs explore l'usage de la transe induite par la psilocybine — la substance active de certains champignons — pour des patients souffrant d'addiction à l'alcool accompagnée de dépression résiduelle.
Prendre un psychédélique pour sortir de l'addiction peut sembler paradoxal. Mais cette étude s'appuie sur les résultats encourageants de dizaines d'études montrant les effets significatifs de ces substances contre la dépression résistante, l'addiction à l'alcool et l'anxiété de fin de vie.
La psilocybine fonctionne comme un interrupteur qui vient allumer des réactions en chaîne dans le cerveau — réactions qui se mettent en place dans les jours et semaines qui suivent, sur un état un peu instable où des choses sont très malléables, un peu comme de la pâte à modeler. On peut remettre à jour, c'est plus fluide et plus souple. Puis ça vient se stabiliser, sur un état qu'on espère meilleur que le précédent — et stable dans le temps.
Ce qu'un patient a vécu :
J'ai commencé à avoir des hyper-connexions avec des personnes proches. Je voyageais. J'ai senti une chaleur au niveau de mon bas-ventre et j'ai senti une connexion avec toutes les femmes de la planète. Que de l'amour. L'amour universel.
L'image du réseau — une sorte de maillage — revient souvent. Quelque chose nous relie avec un amour universel. Toute pathologie humaine, en particulier les pathologies psychologiques, sont des pathologies qui isolent. Et lorsque des expériences de transe redonnent ce sentiment de lien, de reliance, mais aussi d'amour — ce mot qui signifie être reconnu pour ce que l'on est, tel que l'on est — vous venez de faire éclater le carcan de n'importe quelle pathologie psychologique.
Résultats : 12 semaines après le traitement, sur 30 patients, 55 % de ceux qui ont reçu de la psilocybine sont restés abstinents. La psilocybine fait mieux que le placebo actif et mieux que les traitements conventionnels.
Il ne s'agit pas de psychothérapies chimiques, mais de psychothérapies augmentées — un suivi psychothérapeutique dans lequel des substances viennent booster un moment thérapeutique. L'illusion serait de penser que la chimie résout quelque chose seule. La vraie question : comment la transe peut-elle être l'objet d'un discours ? Comment, dans un cadre psychothérapeutique, cela peut-il être travaillé ?
À la clinique Havid de Berlin, une équipe propose une psychothérapie augmentée par la transe en consultation de jour, avec de la kétamine — pour des patients pour lesquels les antidépresseurs classiques ne fonctionnent pas.
La dépression, l'anxiété, le syndrome de stress post-traumatique sont liés à une trop grande rigidité. La psychothérapie augmentée introduit un état de transe dans le processus thérapeutique, pour atteindre une conscience modifiée qui permet de se percevoir autrement — et d'avoir une perspective différente sur ce qui nous arrive.
Si les psychédéliques classiques ouvrent les vannes de la perception et de l'émotion, la kétamine emprunte un chemin différent. Elle provoque un choc neurochimique qui réactive des circuits cérébraux sous-actifs dans la dépression — comme un rétablissement éclair de la cognition.
La kétamine agit notamment sur le thalamus, une zone du cerveau qui fonctionne comme un filtre — comme une standardiste qui transfère les appels. Sous kétamine, vous envoyez la standardiste faire une pause. Votre conscience ne reçoit plus les informations qui viennent de l'extérieur. Elle reste avec elle-même et peut vivre sa propre expérience sans être dérangée.
Ce qu'une patiente a dit après :
Avant, pendant 4 ou 5 ans, mes pensées étaient toujours négatives. Un jour, j'étais assise sur mon balcon et j'ai réalisé que je regardais dehors sans penser que mon chat allait tomber, que quelqu'un allait avoir un accident, ou que je n'étais qu'une merde. Cette sensation était tellement claire. Je ne pense plus rien de négatif. Et ça va de mieux en mieux. Ce que j'ai appris en thérapie avec la kétamine, ça vaut 10 ans de thérapie.
La guérison ne se produit pas pendant la transe elle-même. Elle dépend de ce que vous en faites après — comment vous l'intégrez dans votre vie quotidienne. Apprendre à être flexible. Comprendre que votre perception du monde et de vous-même n'est pas figée, gravée dans le marbre — mais que vous pouvez évoluer.
En parallèle de ces recherches, les transes sans substance attisent la curiosité des chercheurs. Se passe-t-il les mêmes choses dans le cerveau lorsque la transe apparaît sans aucune molécule psychoactive ?
En 2001, en Mongolie, une ethnomusicologue entre spontanément en transe lors d'une cérémonie chamanique. Le son d'un tambour déclenche l'état. Elle a l'impression de devenir un loup — un museau, un pelage, une voix qu'elle ne maîtrise plus. Elle hurle. Elle a pleinement conscience de ce qui se passe, mais un besoin irrépressible de le faire.
En sortant de cet état, elle redevient elle-même — sans séquelle. Sa seule question : était-ce une simulation ? Était-elle folle ?
En 2018, elle se tourne vers le laboratoire de sciences de la conscience à Liège, spécialisé dans l'étude des altérations de la conscience — coma, anesthésie, sommeil, hypnose, méditation. La transe arrive comme un continuum naturel.
Les résultats : en transe, ses ondes cérébrales sont modifiées. Pour certaines longueurs d'onde, elles ressemblent aux tracés de personnes souffrant de troubles mentaux. Ce qui rassure les scientifiques, c'est qu'elle entre et sort de la transe par simple volonté — et sans aucune séquelle.
Conclusion du cas : la transe est un état dissociatif non pathologique et réversible.
Elle forme d'autres personnes à ce qu'elle appelle désormais la transe cognitive auto-induite — une technique adaptée à un public occidental, sans tambour, sans rituel exotique. Les participants s'autorisent à laisser venir des sons, des chants et des gestes spontanés.
Les résultats sur 27 transseurs montrent la même chose qu'avec l'ayahuasca et la psilocybine : la connectivité du cerveau est augmentée en transe par rapport à l'état ordinaire. Les régions communiquent davantage entre elles.
Nos cerveaux sont câblés pour vivre des états de transe. Cela fait partie de nos processus naturels.
Une étude sur 20 personnes formées à la transe cognitive auto-induite mesure leur réponse au stress sur 9 à 12 mois. La tâche de stress comprend des images violentes couplées à des sons effrayants — un stress aigu contrôlé.
Les résultats préliminaires : la pratique régulière de la transe entraîne une meilleure réponse au stress et une variation de l'ocytocine — l'hormone du lien social.
Sans chimie, sans médicaments, sans molécules ajoutées, le corps est capable de s'autocorriger. Via la transe.
L'hypothèse, c'est que la pratique régulière de cet état va permettre, comme cela a été montré pour la méditation ou le yoga, une réponse au stress plus ajustée, plus efficace — une plasticité de la réponse.
À Berlin, la Mind Foundation propose aux psychothérapeutes une formation à la respiration holotropique — une technique d'accès à la transe développée suite à l'interdiction des psychédéliques. Hyperventilation et séquence musicale structurée comme un voyage émotionnel.
Lorsque vous faites du breathwork, vous vivez une expérience très similaire à une expérience psychédélique. Vous perdez la notion du temps et de l'espace. Des émotions intenses surgissent, parfois une catharsis complète. Des visions peuvent apparaître. Vous n'êtes pas guidé par une substance. La substance, c'est la volonté d'y aller — et de respirer.
L'état de transe est quelque chose que nous les humains portons en nous depuis très longtemps. Nous avons simplement oublié que cela fait partie de ce que nous savons faire.
Une partie du potentiel de guérison des états de transe vient du fait de lâcher prise sur les schémas de contrôle. Lorsque vous entrez en transe, il s'agit en partie de cela — lâcher prise. Les gens ont peur de ce qu'ils ne connaissent pas.
Ces outils redonnent de l'autonomie aux personnes. Au lieu d'être en attente de quelque chose d'extérieur — un médicament, un praticien qui va venir les soigner — on leur redonne la capacité d'aller chercher en eux la force de trouver des solutions, de voir le problème sous un autre angle, d'augmenter leur bien-être, de diminuer la douleur.
Ce qu'une pratiquante dit de la transe :
C'est un état naturel, très corporel. J'ai l'impression que dans ma vie, il y a un couvercle — et à ce moment-là, je le soulève. Il y a une énergie vitale, des chants, des cris, parfois des blessures qui ressortent. C'est revenir, laisser tomber les filtres, sortir du mental, du langage, des bonnes manières — pour revenir à quelque chose de primordial. D'essentiel.
La transe n'est ni un exotisme, ni une relique du passé. Elle porte en elle une autre idée du soin — où les ressources sont en nous.
Les neurosciences commencent à peine à en mesurer le potentiel, en révélant comment cet état modifié de la conscience mobilise des circuits cérébraux liés à certaines pathologies mentales.
Redonner sa place à la transe, ce n'est pas revenir en arrière. C'est ouvrir l'avenir.