Il y a quelques semaines, j'ai organisé un dîner avec des gens que j'aime. On a beaucoup ri avouer que j'ai vraiment passé un excellent moment. Je me suis surpris à profiter pleinement de ce qui était en train de se passer. Mais évidemment, c'était trop beau pour être vrai puisque quand ce genre de choses arrive, j'ai la fâcheuse habitude de me concentrer sur l'état dans lequel je me trouve. Ça me prend sans prévenir, surtout quand quelque chose se déroule devant moi et que je cherche à savoir si je passe vraiment un bon moment. ou si autre chose quelque part pourrait venir anéantir le plaisir que j'éprouve à cet instant. Vous trouverez peut-être ça étrange ou pas, ça dépendra de vous. Toujours est-il que je me revois au milieu de ces rires me dire que je suis heureux. Sauf que presque dans la même seconde, une pensée parasite est apparue. Je me suis vu rire avec les autres et en même temps, j'ai commencé à penser aux gens qui vivaient le pire moment de leur existence. Les rires s'estompaient dans la torpeur des cris que j'imaginais à l'autre bout du monde. J'avais l'impression étrange de sentir en même temps la gaieté autour de moi et la peine partout ailleurs. J'ai ressenti ça et j'ai fini par me convaincre que tout le monde connaît cette petite gêne d'aller bien quand on sait que le monde brûle ailleurs. Alors c'est un peu plus embarrassant que la tristesse et ça ressemble plutôt à de la honte être heureux sans avoir l'impression d'y avoir droit. Alors on se resserre un verre et puis la soirée se termine et tout a l'air normal enfin en apparence. Donc voici la question : Est-ce qu'on a le droit d'être heureux ? Est-ce qu'on peut seulement l'être pour de vrai pleinement en sachant qu'au même instant, tant d'autres ne le sont pas ? La réponse facile serait de dire non. Et bien non, on ne devrait pas être heureux tant que d'autres souffrent. Non, on ne devrait pas rire pendant que des vies s'effondrent en silence et ce serait même presque indécent. Le petit souci, c'est que si on dit non, alors le bonheur devient interdit tant que toute la souffrance du monde n'a pas disparu. Ce qui fait que personne n'aura jamais le droit d'être heureux finalement. Chopen aurait presque souri devant cet impasse puisque pour lui la souffrance n'est pas un accident dans l'existence humaine. Elle en est la trame. Le désir manque, la satisfaction déçoit et l'ennui revient. Puis un nouveau désir recommence. Mais ça maintenant vous le savez par cœur. Autrement dit, si je suspends ma joie jusqu'à la disparition du malheur, je ne suspends pas seulement mon bonheur, mais je suspends aussi ma [musique] vie toute entière. Bien sûr, les humains ont toujours su que le malheur existait, mais ils ne le voyaient pas en permanence. Ils ne le recevaient pas chaque matin dans leur téléphone entre une vidéo drôle et le message d'un ami. Aujourd'hui, notre conscience du monde est devenue presque disproportionné et notre cerveau n'a pas été conçu pour ça. Il n'a pas été conçu pour absorber la souffrance de millions d'inconnus visibles sur les réseaux tout en continuant à répondre au même que ton pote t'a envoyé la nuit dernière. Et c'est peut-être ça d'ailleurs la figure morale de notre époque, le témoin inutile. Celui qui reçoit la détresse du monde entier mais qui reste assis dans sa chambre avec son téléphone dans la main. et qui est incapable de transformer cette lucidité en réel secours. Et cette position est beaucoup plus violente qu'elle en a l'air parce qu'avant voir quelqu'un souffrir signifiait souvent pouvoir faire quelque chose. Si une voix appelée à l'aide, c'est qu'elle venait d'un endroit assez proche pour que vos jambes puissent vous y conduire. Le regard et l'action appartenaient au même monde et aujourd'hui ils ont été séparés. Votre regard peut traverser la planète en une seconde mais vos mains elles sont restées ici. Votre conscience atteint des endroits que votre présence ne pourra jamais rejoindre. Et c'est exactement là que naî cette culpabilité étrange dans le fait de le savoir sans pouvoir répondre à la hauteur de ce savoir. Vous restez là témoin d'une douleur qui vous concerne assez pour vous troubler, mais pas assez concrètement pour que vous puissiez y répondre. Alors votre cerveau fait ce qu'il peut en ressentant une vague de honte. La souffrance du monde déborde de partout et aucun cœur ne peut la contenir car aucun cœur n'a la taille du monde. Si vous laissez vraiment entrer à pleine intensité chaque douleur qui passe sur votre écran, vous ne tiendrez pas. Votre pouce qui scrollle ou qui zappe peut effectivement s'apparenter à de la lâcheté, mais c'est aussi et surtout un moyen que vous avez trouvé pour vous protéger d'une quantité de souffrance qu'aucun être humain n'a jamais été fait pour endosser. Et finalement, vous finissez par vous sentir coupable de ce seul mécanisme qui vous empêche de vous effondrer. On peut apprendre qu'une tragédie a eu lieu, être sincèrement bouleversé pendant quelques secondes, puis 10 minutes plus tard revenir à la banalité de sa vie. Et cette capacité à revenir à soi peut donner l'impression d'être monstrueux, comme s'il existait quelque part un stock de bien-être à se partager et que ma part de rire ce soir était une part volée à ceux qui pleurent ailleurs. Pascal disait que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. À son époque, la chambre représentait le face-àface avec soi-même. Le silence, l'ennui, la mort, l'angoisse nue de l'existence. Alors, l'homme cherchait le divertissement. Il sortait de lui-même pour ne pas avoir à se regarder trop longtemps. Mais aujourd'hui, le problème s'est presque inversé. Même seul dans une chambre, nous ne sommes plus vraiment dans une chambre. [musique] Nous sommes dans un carrefour où passent toutes ces vies brisées et des visages que nous ne reverrons jamais. Le monde entier traverse notre solitude. Avant, le divertissement nous protégeait du silence, mais aujourd'hui, [musique] il nous protège du monde entier. Et c'est pour ça que le rire, le scroll, l'oubli, le fait de se resservir un verre ou de passer à autre chose ne sont pas seulement des preuves de l'acheter. Ce sont aussi des barrières fragiles, parfois honteuses et absurdes, mais des barrières quand même. On peut bien se reprocher de ne pas assez ressentir, mais la vérité, c'est peut-être que si nous ressentions vraiment tout à la bonne intensité, nous ne tiendrons pas une seule journée. Et d'ailleurs, ça me fait penser à Gunter Anders qui après Hiroshima s'est demandé comment le pilote peut-il appuyer sur un bouton, raser une ville et du coup tuer 100000 personnes en quelques secondes et n'éprouvé en rentrant chez lui presque rien. Ce même pilote qui n'a d'ailleurs jamais exprimé de regrets pour les victimes d'Hiroshima. Et bien ça c'est ce qu'unders appelle le décalage prométéen. L'idée c'est que notre capacité à ressentir est resté la même qu'à l'âge des cavernes. On peut désormais provoquer ou simplement contempler des choses immenses comme par exemple une guerre ou l'effondrement d'un pays entier. Mais notre cœur lui n'a pas grandi d'un millimètre. Il est resté taillé pour un petit groupe. Anders disait qu'on était devenu des utopistes inversés. C'est-à-dire qu'avant l'humain rêvait de monde qu'il ne savait pas encore construire. Alors qu'aujourd'hui, on construit et on voit un monde qu'on n'est plus capable de se représenter. Et c'est d'ailleurs pour ça que vous pouvez tenir votre téléphone dans la main et que rien en vous n'est à l'échelle de ce qu'il vous [musique] montre. Et Anders pousse l'idée en disant que ce décalage ne touche pas que ce qu'on imagine, mais touche également notre sens même de la responsabilité. Plus l'effet d'un acte est grand, dit-il, [musique] moins on se sent responsable et passer un certain seuil, ce sentiment tombe à zéro. En gros, plus c'est grave et plus on se détache de cette responsabilité. C'est en cherchant à comprendre comment le pire siècle de l'histoire avait été possible qu'anders est tombé là-dessus. Ce qui explique toutes les atrocités des monstres qu' a connu ce monde. Des monstres qui étaient des hommes ordinaires qui, passaient une certaine échelle, ne sentait [musique] plus rien. Le décalage, c'est donc que notre conscience morale, elle aussi a une limite et le monde lui [musique] l'affran franchi depuis longtemps. Nous sommes informés comme des dieux mais impuissants comme des hommes. Si notre joie ne peut pas sauver ceux qui sont loin, peut-être qu'elle agit autrement. En 2008, deux chercheurs Chris Takis et Faller, ont suivi près de 5000 personnes pendant 20 ans. Ils ont suivi leur humeur, celle de leurs amis aussi et des amis de leurs amis et des amis des amis de leurs amis. Finalement, 50000 liens et ils ont trouvé que le bonheur peut se propager au sens propre comme une sorte de contagion. Quand quelqu'un devient heureux, un ami qui vit tout près voit ses propres chances d'être heureux grimper d'un quart et ça ne s'arrête pas à cet ami. Ça continue de se propager de proche en proche jusqu'au 3e degré. L'ami de l'ami de votre ami, quelqu'un que vous ne croisez jamais, dont vous n'apprendrez jamais le nom, a un peu plus de chance d'être heureux ce soir juste parce que vous l'êtes. Alors oui, ça reste une étude. On peut toujours se disputer sur le lien de causalité, mais il y a un détail là-dedans qu'il ne faut pas oublier. La tristesse, à l'inverse, se propage bon bien. C'est-à-dire que le bien est plus contagieux que le mal. Et ça, ça change complètement l'équation parce que ça veut dire que votre joie, rappelez-vous, celle dont vous vous sentez coupable, et bien c'est peut-être la chose la plus généreuse que vous produisiez de toute la journée. [musique] Car celle-ci vous quitte, voyage puis atterrit chez des gens que vous ne connaîtrez jamais. Et quand vous l'étouffez par culpabilité, quand vous décidez que vous n'avez pas le droit de rire ce soir autour d'un vir avec vos amis, vous ne transférez rien à ceux qui souffrent. La joie que vous contenez ne part nulle part. Donc vous soustrayez la seule chose qui circule vraiment. Votre culpabilité ne nourrit personne et en prime, elle rend le monde infiniment moins heureux. Donc cette capacité à revenir à votre vie et à rire [musique] de nouveau 10 minutes après une tragédie, ce truc que j'ai comparé au début à une forme de monstruosité est au contraire le réflexe le plus utile que vous ayez. On pourrait s'arrêter là, conclure que tout va bien. Qu'être heureux, c'est presque rendre service et aller se resservir un verre, la conscience tranquille. Vu que ma joie n'est pas forcément égoïste puisqu'elle [musique] peut se transmettre. Alors oui, certes, mais le h de cette étude, c'est que ma joie ne se transmet qu'à travers les liens réels. Donc elle ne répond pas à la souffrance lointaine. En fait, ce bonheur qui contamine ne se propage pas dans le vide. Il lui faut donc un ami. Et la contagion du bonheur circule le long de ce lien qui existe vraiment avec des gens que vous pourriez serrer dans vos bras. Les gens souffrants auxquels vous pensez au dîner sont-ils proches de vous ? Non, il n'y a aucun lien. Votre bonheur ne les atteindra jamais et il n'existe littéralement aucun chemin entre vous et eux. Ce qui veut dire que la jolie consolation d'il y a 2 minutes, soyez heureux, ça profite aux autres, elle ne répond pas du tout à votre culpabilité. Votre joie réchauffe vos proches, d'accord, c'est déjà très beau. Mais ceux dont vous vous sentez coupable, ce sont exactement ceux que votre joie ne touchera jamais. Alors, pourquoi se sentir redevable ou faut envers quelqu'un que vous ne pourrez jamais atteindre ? La réponse est bête. Pendant 300000 ans, les gens que vous pouviez voir étaient les gens que vous pouviez toucher. Notre cerveau s'est bâti pour ça, pour un cercle. c'est-à-dire à peine 150 personnes environ. C'est à peu près le nombre de liens qu'un cerveau humain est capable de garder. Les gens dont vous étiez responsable était ceux qui pouvaient vous entendre crier. Pour l'écrasante majorité de ce que l'écran vous jette à la figure, il n'y a pas de premier pas. Vous apprenez qu'un village a brûlé à 6000 km et ensuite quoi ? Le savoir ne débouche sur rien. L'homme d'avant, celui qui n'apprenait jamais la famille de l'autre continent, ne portait aucune dette pour elle. On le croit diminuer parce qu'il ignorait tout du monde, mais son ignorance le laissait libre. vous vous savez tout et ça ne vous a pas rendu plus puissant. Cette idée a quand même une limite parce qu'on pourrait me répondre que la distance ne change rien et c'est exactement ce que dirait un philosophe comme Peter Singer. En effet, celui-ci propose une expérience de pensée assez simple. Imaginez par exemple que vous passez devant un lac et que vous voyez un enfant en train de se noyer. Personne d'autre n'est là. Vous pouvez le sauver. Mais pour ça, vous allez salir vos vêtements et perdre du temps ou je ne sais pas peut-être arriver en retard quelque part. Évidemment, personne ne dirait "Ce n'est pas mon [musique] problème, vous iriez le sauver sans réfléchir." Enfin, j'espère. Et si vous ne le faisiez pas, on vous trouverait monstrueux. Mais justement, [musique] Singer pose une petite question. Si vous avez le droit de sauver cet enfant simplement parce que vous pouvez le faire, pourquoi ce devoir disparaîtrait-il quand l'enfant est loin ? Pourquoi un enfant qui meurt à quelques mètres de vous aurait-il plus de valeur qu'un enfant qui meurt à 6000 km ? La distance géographique ne diminue pas la valeur d'une vie. Et c'est là que l'objection devient plutôt dangereuse parce que si je peux aider quelqu'un très loin, par exemple en faisant un quelconque don ou une action, alors je ne peux pas simplement me réfugier derrière l'idée que c'est trop loin. En fait, le lointain n'est pas toujours hors de notre portée. Parfois, il est seulement hors de notre vue directe. Et dans ces moments-là, dire "Je ne peux rien faire" devient peut-être une excuse confortable. Donc oui, il faut se méfier de cette tentation de réduire toute la morale à ce qui est proche parce que ce serait trop facile. Ce serait une façon élégante de se laver les mains du reste du monde. Mais le problème de notre époque, c'est que l'écran ne nous montre pas un enfant qui se noie. [musique] Il nous en montre un autre et encore un autre, puis finalement des milliers. Il nous montre une guerre, une famine, une catastrophe, une injustice, un deuil, une humiliation. Puis recommence le lendemain avec de nouveaux visages et leurs nouvelles urgences. Singer pose une exigence morale terriblement logique, mais Internet nous inombre de cette exigence. Avant, c'était quelqu'un que je pouvais sauver et maintenant c'est devenu l'ensemble [musique] du monde qui nous réclame quelque chose. Et là, la morale devient impossible à habiter parce qu'un devoir précis peut vous mettre en mouvement, mais une infinité de devoirs finit par vous paralyser. Donc, le savoir ici n'a pas agrandi votre monde moral. À la seconde où vous lisez cette phrase, il y a sur cette planète des centaines de millions de gens qui souffrent de toutes les choses que j'ai cité avant. Si vous accordez à chacun une seconde de votre peine, juste une seule, vous y passeriez plusieurs vies entières sans en venir à bout. Et pendant ce temps-là, il en serait né des millions d'autres. Dans Totalité et Infinie, publié en 1961, les Vinas pensent que la morale ne commence pas dans les grands principes. En effet, celle-ci commence dans une rencontre et plus précisément devant un visage. Mais attention, quand Lévinas dit visage, il parle de la présence à nuue d'un autre que je ne pourrais jamais réduire à l'idée que je m'en fais. Et ce visage se présente dans sa fragilité, sans défense et explosé. En gros, ce visage nous parle indirectement en nous disant de ne pas lui faire de mal et de lui répondre. Sauf [musique] que pour les vinas, c'est une sorte d'exigence car le visage ordonne par sa faiblesse et possède une forme d'autorité que rien d'autre ne possède. Il s'impose à moi sans que je puisse cesser d'être responsable de sa misère. Ce qui fait qu'à cet instant, ma conscience perd sa première place. Ce n'est plus moi le centre du monde, c'est lui. C'est pour ça qu'on ne rencontre jamais vraiment quelqu'un en le décrivant. Dès qu'on observe l'autre comme un objet, on le transforme en choses. Le visage n'est pas un objet de connaissance. Il est d'emblé une affaire de moral. Le regarder pour de vrai, c'est dans un sens déjà être obligé. Et cette obligation n'a aucune mesure puisqu'elle est totale. Je suis responsable de l'autre sans attendre qu'il le soit de moi. Là où fond la morale sur notre propre raison, Lvinas fait l'inverse en disant que c'est l'autre qui me fonde. En gros, ce n'est pas moi qui décide d'être bon, mais le visage de l'autre qui me rend responsable. Le bien vient avant moi, avant ma liberté. Levina s'imité une phrase de Dostoyesski. La voici. Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous et moi plus que les autres. Cette phrase est magnifique, mais elle est aussi très dangereuse. Elle veut dire que personne est totalement séparé du reste du monde, que chacun porte d'une certaine manière une part de tous les autres, que le malheur d'un homme ne concerne jamais uniquement cet homme parce qu'aucune vie n'existe vraiment seule. Et oui, car nous sommes tous liés, pas seulement par les lois, les pays ou les familles, mais par une [musique] responsabilité plus ancienne que nous. Sauf qu'à l'époque de Dostoyészski, cette culpabilité universelle restait encore incarnée dans un monde limité. Elle passait par des proches ou des visages que l'on pouvait rencontrer. Mais comme je l'ai déjà dit aujourd'hui, le tout n'est plus une idée spirituelle. Il est devenu une réalité technique. Le tout [musique] signifie chaque visage terrifié qui apparaît sur votre écran. Ce qui devait ouvrir le cœur peut finir par l'écraser. Ce qui devait nous rendre plus responsable peut finir par nous rendre paralysé. Parce qu'il y a une différence immense entre sentir que l'on appartient au monde et recevoir chaque jour la preuve visuelle que le monde entier souffre en même temps. Au fond, je ne pensais pas seulement à des inconnus malheureux pendant que je riais avec mes amis. Je ressentais cette vieille phrase de Dostoyevski, mais dans une version moderne et presque invivable. Cette fameuse gêne d'être là, vivant, heureux et obscurément responsable d'un monde peuplé d'innombrables visages. Mais ce visage doit être proche de vous. La responsabilité naît de la proximité. Or, les écrans font précisément ce que les vinas n'avaient pas pu imaginer en vous donnant ce visage et en retirant sa proximité. Vous héritez donc du devoir du prochain sans rien de ce qui faisait le prochain. Ce devoir multiplié par l'infini provoque l'effondrement de la morale puisque c'est une obligation que vous ne pourrez jamais jamais honorer. La première chose qu'on fait quand on ne peut pas répondre à cet appel et bien c'est souvent de se sentir coupable. Et on s'imagine que c'est déjà une réponse qu'avoir mal pour le monde ça prouve qu'on est finalement pas insensible. Tant que la gêne est là, et bien on se dit qu'on reste quelqu'un de bien. On se dit [musique] que si l'on souffre un peu devant la souffrance du monde, alors on n'est pas totalement indifférent. Tant que la gêne est là, tant que quelque chose se sert en nous, on peut encore se dire qu'on est du bon côté, non ? Qu'on n'est pas devenu froid ou encore dans le pire des cas devenu monstrueux, qu'on est encore assez humain pour ne pas rire trop innocemment pendant que d'autres s'effondrent. Malheureusement, je ne vais pas vous rassurer parce que cette culpabilité [musique] que nous prenons pour de la bonté n'est pas toujours tournée vers l'autre. Parfois, elle revient vers [musique] nous. En fait, elle nous permet de préserver une certaine image de nous-même. Celle de quelqu'un de profond, de lucide, de moralement éveillé, de suffisamment humain pour ne pas rire trop innocemment pendant que le monde souffre. Mais à cet instant, est-ce l'autre que je regarde ou est-ce l'image que j'ai de moi-même en train de souffrir pour lui ? On pense qu'on souffre pour les autres. Très souvent, on ramène juste la douleur du monde à soi. La misère d'un inconnu devient l'occasion de vérifier qu'on a bon cœur. Et c'est une pensée inconfortable qui nous oblige à admettre que notre culpabilité n'est pas forcément une preuve d'amour. Elle peut aussi devenir une manière de rester au centre, même dans la souffrance des autres, dans la compassion et même dans la honte. Je pense donc [musique] que nous ne sommes pas coupables d'être heureux, mais plutôt parfois coupable de vouloir que même notre culpabilité nous rende admirable. Et il y a peut-être une chose encore plus inconfortable, c'est le fait que se sentir coupable d'être heureux, c'est quand même une forme de privilège. En effet, celui qui manque de tout ne se demande pas s'il a moralement le droit d'être heureux, car il cherche avant tout à ne transforme pas son bonheur en problèmes philosophiques. Il attend seulement un peu de répi ou de paix dans sa vie. Donc cette question, ai-je le droit d'être heureux, appartient souvent à ceux qui ont suffisamment de distance avec la catastrophe pour pouvoir la contempler. Et c'est peut-être pour ça qu'elle est si troublante. Ça révèle à la fois notre sensibilité, notre position, une certaine capacité à souffrir pour le monde, mais aussi le fait que nous sommes assez loin de lui pour pouvoir souffrir de loin. Autre chose qu'il faut évoquer par rapport au sentiment de culpabilité, c'est qu'on trouve un stratagemme pour faire en sorte de répondre vaguement à cette problématique en inventant 1000 façons de répondre à l'appel sans jamais y répondre. Par exemple, quand une catastrophe se passe, vous partagez un cœur ou un petit commentaire et cetera et vous avez l'impression d'avoir fait quelque chose. Ça nous donne la sensation d'agir, mais ça s'apparente plus à un placebo. Souvenez-vous qu'on a les yeux pour voir mais aucune main pour agir. Je ne pense pas que ces gestes soient toujours faux, mais je trouve qu'il nous donne parfois la sensation d'avoir répondu alors qu'on est seulement soulagé. On a construit des gestes qui ne touchent personne mais qui nous soulagent nous. Le cœur sous une vidéo ne console pas, mais en revanche, il éteint en vous le signal d'alarme et une fois le signal éteint, vous passez à la suite. Bon, après, il ne s'agit pas non plus de tomber dans le cynisme inverse. Il ne s'agit pas de dire que toute compassion en ligne est ridicule ou que toute émotion devant la souffrance lointaine n'est qu'une commidé morale. Ce serait un petit peu trop simple et surtout, ce serait encore une manière de fuir. Ne pas ressentir quelque chose pour ceux qui sont loin n'est pas vraiment le problème. C'est plutôt de croire que ce sentiment suffit parce qu'une émotion peut être sincère et rester stérile. Elle peut-être vraie en vous. et pourtant ne rien changer hors de vous. Donc où est-ce que ma présence peut réellement devenir utile ? Et surtout à quel endroit mon attention peut-elle toucher quelqu'un ? Je pourrais vous dire de lâcher prise. Vous n'y pouvez rien. Profitez, riez, buvez votre verre. Le monde souffrira avec ou sans votre malaise. Mais ça c'est anesthésie. [musique] C'est une manière de retrouver la paix en fermant les yeux. L'autre réponse facile aussi, ce serait de faire l'inverse et de porter le poids du monde en ne l'oubliant pas et de rester lucide. souffrir avec tous ceux qui souffrent et essayer d'être heureux quand même. Mais ça aussi c'est problématique parce que même cette belle lucidité peut rester tournée vers vous. Et oui, c'est encore et toujours vous. Ce qui clochait depuis le début, ce n'était pas seulement que l'écran vous montrait trop de souffrance, mais qu'il vous envoyait des appels venus de gens hors de portée. Alors, il faut peut-être ramener la morale à taille humaine car autour de vous, il y a des gens que votre joie peut réellement atteindre. Votre obligation, celle que l'écran rendait infini et impossible, redevient fini dès que vous la ramenez à votre rayon d'action. Vous ne sauverez pas des centaines de millions de personnes effectivement, mais vous pouvez faire attention à au moins une seule. D'ailleurs, c'est peut-être même beaucoup plus difficile. Parfois, c'est votre mère sur un lit d'hôpital ou encore un ami qui ne répond plus. Et là, tout ce qu'on vient de dire, s'inverse. Le lien existe. La pensée parasite, comment puis-je être heureux alors qu'elle souffre, n'est plus un vertige abstrait étalé sur des millions d'inconnus. Elle a cette fois un nom et un visage. Mais même là, surtout là, vous éteindre ne sert à rien. Vous effondrer avec elle, ne la soulage pas d'un gramme. Devenir malheureux par solidarité, c'est ajouter une souffrance à une souffrance. Jamais en retirer une. [musique] Ce qu'elle attend de vous, ce n'est pas que vous renonciez à votre joie, c'est que vous soyez là vraiment présent. que vous tournez la tête vers elle, c'est le seul endroit au monde où votre présence change quelque chose. Et le plus ironique, c'est qu'on a souvent ce visage juste sous le nez, mais qu'on ne le remarque même plus. Pendant qu'on s'effondre sur la douleur d'inconnu à 6000 km, quelqu'un tout près va mal et on est trop occupé à pleurer le monde entier pour s'en rendre compte. On rate le prochain en pleurant le lointain. Simon Veille en 1942 dans une lettre à un ami poète Chloé Oli par la guerre écrit que l'attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. Le simple fait de regarder quelqu'un et de voir vraiment qu'il existe et elle va plus loin. La forme la plus haute de cette attention, dit-elle, [musique] c'est d'être capable de demander à un autre quel est ton tourment. Ça paraît rien mais devant 1000 tourments, vous ne pouvez rien alors que devant un seul, vous pouvez tout. Demander à quelqu'un quel est son tourment, ça ne sauve [musique] pas une planète. Mais justement, Simon Veille nous ramène brutalement à cette fameuse échelle humaine. Ça veut pas obligatoirement dire que ça doit être une grande action. Parfois, c'est seulement de ne pas fuir et de ne pas ramener la conversation à soi. Accorder à quelqu'un cette chose rarissime de poser une attention [musique] qui ne cherche pas à se mettre en scène. Éveil nous prévient que c'est rare et difficile. Notre tête répugne à cette attention là. Elle préfère fuir. En fait, c'est presque une forme de discipline. Et là, laissez-moi poser une objection parce que tout ça, ramener la morale à votre rayon et vous occuper de l'un plutôt que des millions, ça ressemble furieusement à une vieille phrase de Voltaire à la fin de Candide. Après que son héros ait traversé toutes les horreurs que le monde peut produire, la bêtise et la cruauté des hommes, Voltaire lui fait tirer cette conclusion devenue célèbre : "Il faut cultiver notre jardin." Et on peut l'entendre de la pire des façons. Cultiver son jardin, ça peut vouloir dire "Occupez-vous de votre petit bonheur et que le monde se débrouille sans vous". Le repli de l'égoïsme qui se donne des air de sage. Soignez ces tomates pendant que tout brûle dehors. Si c'était ça ma réponse, elle ne vaudrait rien. Cependant, il ne faut pas oublier que c'est la conclusion de quelqu'un qui n'a pas détourné les yeux et qui a vu tout le mal possible puis finalement au bout du compte se demande ce qu'il reste à faire. Et ce qu'il reste à faire, c'est de travailler le bout du monde qui est à porté de ses mains. Le jardin est le seul morceau du monde sur lequel vos mains peuvent vraiment faire quelque chose. Donc non, l'échelle humaine ce n'est pas oublier le reste. C'est arrêter de croire que regarder le monde entier vous dispense de vous occuper du peu que vous pouvez toucher. Ce qui nous ramène enfin à la question du début. [musique] Est-ce qu'on a le droit d'être heureux quand tout le monde souffre autour de nous ? Le bonheur n'a pas besoin d'être pur pour être permis. Il peut contenir une part de gène, de conscience que tout ne va pas et surtout il ne faut pas se laisser anesthésier. Le bonheur aveugle qui ne tient que parce qu'il a réussi à ne rien voir est le plus fragile de tous car il se fit sûr à la première mauvaise nouvelle. En revanche, l'autre qui choisit quand même de s'occuper de ce qui est à sa portée est beaucoup plus solide et c'est sans doute le seul qui mérite son nom. Alors, je reviens donc à ma pensée parasite de tout à l'heure. Quand je rigolais avec mes amis, cette pensée qui reviendra me gâchait d'autres moments de vie car je commence maintenant à bien la connaître. Quand elle reviendra, elle me fera juste tourner [musique] la tête vers la personne assise à côté de moi afin de lui demander comment elle va véritablement et l'écouter. Le rire ne s'éteint pas, il s'épaissit. Levinas disait : "Ai-je le droit d'être ? Est-ce que je ne prends pas la place de quelqu'un d'autre au soleil ?" et je lui répondrai que je ne prends pas la place de quelqu'un au soleil tant que je refuse de garder toute la lumière pour moi.