URL : https://youtu.be/p1y8Yv0XOhs
Format : Conférence (~18min)
Je viens d'une famille modeste, une famille pas très bien nantie. On a grandi dans le sous-sol de la maison de mes grands-parents. Et moi, j'étais totalement convaincue que ma vie, ça ne serait pas un sous-sol. J'ai dit : moi, je vais me sortir du sous-sol.
Je pensais que ça passerait par les bancs d'école. Je rêvais d'être avocate. Je rêvais d'être médecin. J'avais les notes pour ça.
Malheureusement, mes parents — qui n'étaient pas de mauvais parents — m'ont appris à 13-14 ans que non seulement je n'irais pas longtemps sur les bancs d'école, mais que je ne pourrais même pas finir mon secondaire 5 général.
C'était ma crise d'adolescence. J'en parle encore avec des palpitations. J'ai pensé mettre fin à mes jours parce que je me disais qu'il n'y avait pas d'espoir pour moi. Je voulais me sortir de là, et je ne voyais plus comment.
Puis il s'est passé quelque chose de bizarre. C'est comme si dans mes veines coulait ce que j'appelle du sang de battante. Comme si quelque chose m'appelait pour me dire : "Tu es sûrement vouée à quelque chose de plus grand."
Je suis arrivée sur le marché du travail beaucoup plus jeune que prévu. Je gagnais 7 dollars de l'heure. Secrétaire-réceptionniste. Le soir, je faisais mes mathématiques de secondaire 5 — parce que je rêvais encore d'aller longtemps sur les bancs d'école.
Mon père m'avait toujours dit : "Peu importe le métier qu'on fait dans la vie, l'important c'est de bien le faire. On ne sait jamais qui nous regarde, qui nous observe, qui un jour pourrait faire la différence."
Je travaillais pour une compagnie de production audiovisuelle — sans savoir que l'audiovisuel était précurseur du multimédia, et le multimédia de l'internet.
Un matin, j'arrive au bureau. Pendant le weekend, tous mes collègues — une quinzaine de personnes — avaient décidé de vider leur bureau pour partir à leur compte.
Ce matin-là, je me retrouve secrétaire-réceptionniste d'une entreprise qui n'a plus d'employés.
La majorité des gens se seraient dit : "C'est sûr que j'ai plus de job ce matin."
Moi, je me suis dit : "C'est formidable. Je peux appliquer sur tous les postes. Tous les postes sont disponibles."
Je suis allée voir mon patron, complètement ébranlé. Je lui ai dit : "Denis, les gens m'aiment, je leur réponds au téléphone, je vais m'occuper des ventes."
On a rebâti la compagnie ensemble.
Les plus belles opportunités, c'est toujours voir ce que les autres ne voient pas.
J'étais heureuse, mais j'avais toujours cet appel. Je sentais que j'étais vouée à quelque chose sans savoir ce que c'était — mais je le ressentais.
Un jour, mon patron est entré dans mon bureau : "J'ai décidé de vendre la compagnie."
Je ne savais pas comment acheter une compagnie. Je ne savais pas ce qu'était un plan d'affaires. Je n'avais pas l'argent. Mais ma décision était prise.
Dans la vie, ce qui est important, ce n'est pas de trouver à l'avance le chemin pour se rendre à destination — c'est de fixer l'objectif.
J'ai appelé toutes les personnes qui me connaissaient, qui savaient que j'étais une grande travaillante. Je ramassais 2 000 dollars ici, 5 000 là, 20 000 ailleurs. J'ai déposé une offre d'achat avec assez d'argent pour qu'elle soit considérée.
Ce soir-là, j'ai regardé le ciel étoilé et je me suis dit : moi, j'avais manqué mettre fin à mes jours sans savoir que mon destin, c'était l'entrepreneuriat.
Quelques semaines plus tard, mon patron est revenu m'annoncer la grande nouvelle. Il avait vendu la compagnie — mais à quelqu'un d'autre. Pour seulement 10 000 dollars de plus.
Ça m'a tellement fait mal au cœur. Je trouvais que je la méritais, cette entreprise.
Je suis partie, complètement déboussolée.
Le téléphone a sonné. C'étaient mes anciens collègues — ceux qui étaient partis à leur compte. Ils m'ont dit : "Anne, on veut te voir. On te donne 15 % de notre compagnie."
J'avais pleuré la veille en imaginant que ma vie allait s'arrêter parce que je voulais m'endetter pour acheter une compagnie. Et là, on m'offrait 15 % d'une compagnie qui faisait la même chose.
J'ai accepté — pour réaliser quelque temps plus tard que j'étais devenue actionnaire d'une compagnie sur le bord de la faillite.
Je me suis dit : ça pourrait pas juste mieux aller pour moi. J'essaie d'étudier, ça marche pas. Je reste avec mon premier employeur, il vend à quelqu'un d'autre. J'arrive ici, et mes anciens collègues m'ont conté des mensonges.
J'ai eu une bulle au cerveau.
Mon père m'avait toujours dit : "Quand ça va pas, tu as juste une chose à faire : tu retrousses tes manches et tu continues."
J'ai voulu restructurer la compagnie. Quand on essaie de restructurer une compagnie, on demande aux gens d'en faire plus avec moins. On demande de faire les choses différemment. On ne se fait pas que des amis. Des fois je me couchais le soir en me disant presque que j'étais une mauvaise personne.
Mais je refocusais : la mission est bonne. Je veux sauver mon emploi, sauver d'autres emplois.
Au bout de 6 mois, cette entreprise a atteint le point mort. Elle ne perdait plus d'argent. Elle n'en faisait pas encore — mais au moins on avait le point mort.
Ce matin-là, j'ai essayé de rentrer au bureau et je n'ai pas été capable.
Une personne inconnue me bloquait l'entrée. "Moi, je suis la sœur de l'actionnaire majoritaire. Mon frère est en dépression, il vient de se séparer. Il m'a donné la compagnie en gestion."
Il y avait une réunion avec les autres associés — à laquelle je n'avais pas été invitée. Et à côté d'elle, j'ai vu une boîte de carton. À l'intérieur : mes effets personnels.
Cette femme m'a annoncé que j'étais congédiée.
"Madame, vous ne pouvez pas me congédier — j'ai 15 % de la compagnie."
"Montrez-moi vos papiers."
J'en avais pas. Les conventions d'actionnaires coûtent cher, on n'avait pas d'argent.
"Vous n'avez pas de papier, c'est terminé."
J'ai été mise à la porte comme on voit dans un film. Mise complètement à la rue.
Ce que j'ai vu devant moi, c'est un tunnel noir. Vous connaissez l'expression "la lumière au bout du tunnel" ? Non — il n'y en avait pas. C'était un tunnel noir.
Sans savoir que le jour de mon congédiement deviendrait la plus belle journée de ma vie.
Parce que c'est ce jour-là que j'ai décidé de prendre totalement mon destin en main.
En rentrant chez moi, les trois personnes que j'avais moi-même embauchées dans l'ancienne entreprise m'avaient laissé un message : si je partais en affaire, elles me suivaient — parce que c'était moi qui avais dit oui lors de leur entrevue.
Je suis partie en affaire le jour même de mon congédiement.
S'il y a une journée où on ne veut pas faire de grands projets, c'est bien celle où on vient d'être congédié. Mais en même temps, c'est miraculeux — parce que là, j'avais plus rien à perdre. J'avais vraiment juste tout à gagner.
C'est là que je suis devenue audacieuse. L'audace, c'est ce qui a marqué mon parcours entrepreneurial. Ça fait de nous quelqu'un qui n'a pas de limite, qui veut tout faire pour que les choses arrivent.
J'ai décidé de me lancer dans le domaine de l'internet. Le taux de connectivité internet au Québec, à cette époque, était de 5 %. Quand tu disais le mot "internet", le monde ne savait même pas ce que c'était. Et moi, je décidais de gagner ma vie là-dedans.
J'avais trois personnes qui voulaient travailler pour moi. Il me fallait des équipements, vite.
J'ai appelé Apple Canada. On m'a transférée à quelqu'un d'apparemment très important à Toronto. Je lui ai vendu mon histoire, et je lui ai dit : "Il faut que vous me passiez des équipements gratuitement."
On m'a fait comprendre que ça ne fonctionnait pas du tout, que ce n'était pas leur mission.
Mais ma décision était prise.
Apple Canada m'a rappelée. Ils m'ont dit qu'ils n'avaient jamais reçu un appel d'une personne aussi déterminée. Ils m'ont envoyé des ordinateurs extraordinaires.
J'ai produit, travaillé, travaillé, travaillé. Si vous pensez qu'il n'y a pas de travail dans le succès, le meilleur conseil que je peux donner, c'est de lâcher tout de suite.
Je devais trouver des contrats à Montréal, parce que mon marché ne pouvait pas vivre juste avec Québec. Ça ne fonctionnait pas. Les gens disaient : "Les nouvelles technologies, on ne connaît pas trop ça. On va travailler avec des fournisseurs plus près."
La pire chose qu'on puisse faire lorsqu'on n'atteint pas un objectif, c'est de descendre cet objectif. C'est un drame. Il faut le fixer encore plus haut.
"D'accord, Montréal. Tu ne veux pas travailler avec moi. Moi, je vais aller à Toronto."
Mais comment fait-on pour aller à Toronto quand on ne connaît personne, qu'on n'a pas d'argent pour faire du développement d'affaires, et qu'on ne parle pas bien anglais ?
Je vais vous donner un truc : on en parle à tout le monde, sans exception.
J'avais un rendez-vous galant. À la troisième question, je lui dis : "Toi, tu connais quelqu'un à Toronto ?" Il me dit oui. C'était Marc Gosselin — directeur marketing d'une grande compagnie à Toronto. Exactement le profil type du client potentiel que je cherchais.
Un jour, je me retrouve devant ce directeur marketing à Toronto.
Je ne suis pas enthousiaste — je suis enthousiaste d'enthousiasme.
À un point tel qu'il me dit : "Madame Marcotte, calmez-vous."
Je l'ai regardé directement. Je lui ai dit : "Ne me demandez pas de me calmer. Si vous me donnez un contrat, vous changez mon destin. Ne me demandez pas de me calmer."
Il m'a donné un mandat.
Un jour, je vois que le premier ministre de l'époque — Lucien Bouchard — organise la plus grande mission commerciale jamais organisée au Québec. 160 entrepreneurs. La Chine.
Ce matin-là, j'ai dit : moi, je vais aller en Chine.
La personne responsable me dit : "Vous êtes combien d'employés chez Marcotte Multimédia ?"
"Monsieur, si je me compte, on est quatre."
"Les entreprises qui viennent avec nous, c'est des Bombardier. Des milliers d'employés."
Ça ne me dérangeait pas. Ma décision était prise.
Je lui envoyais des courriels. Je vais vous donner un truc : le titre d'un courriel peut créer une émotion favorable. 50 % de cette émotion favorable se crée par le titre. Ne laissez jamais les gens indifférents à votre message.
J'ai réussi à convaincre la mission de m'accepter.
En arrivant là-bas : 160 personnes. Trois femmes seulement. La plus jeune, la plus petite entreprise — c'était moi. J'arrive avec mon tailleur bleu marin, mon petit chignon, j'essaie de paraître un peu plus vieille.
Je me sentais comme l'intruse. Jusqu'à ce qu'un grand banquier très connu s'approche de moi dans l'avion.
Il me dit : "Mademoiselle, apportez-moi un verre d'eau."
Il me prenait pour une agente de bord.
Les plus belles opportunités, c'est voir ce que les autres ne voient pas.
Moi, ce que j'ai vu : il me parle — il va se souvenir de moi.
Je lui ai fait la présentation de ma vie.
À la fin de la mission, il m'a donné un contrat de 25 000 dollars.
"Je prends un verre d'eau. Chin-chin. Votre verre d'eau vous a coûté 25 000 beaux dollars."
Ce que j'ai vu quand je suis allée en Chine, ce n'est pas la Chine. C'est 20 heures de vol — et j'ai prié pour qu'on ait le vent de face, parce que c'est une heure de plus. Parce qu'être dans un avion 20 heures avec 159 clients potentiels, les portes barrées, cellulaires fermés — personne ne peut sortir. C'est extraordinaire.
Quand je suis revenue, tout le monde parlait de moi. Les multinationales s'intéressaient à nous. C'était la bulle internet.
Un rendez-vous à Place Ville-Marie avec une multinationale de 15 000 employés qui voulait investir dans mon entreprise.
On m'a donné 15 minutes pour faire le pitch de ma vie.
Ce n'est pas le nombre de minutes qui compte. C'est comment vous mettez vos tripes sur la table.
J'ai utilisé chacune des nanosecondes.
Le président m'a arrêtée : "Madame Marcotte, c'est terminé." Il a pris un stylo. Il m'a regardée. "Donnez-moi votre prénom."
"Mon prénom, c'est Anne. Mettez deux points après. Acharnée à réussir."
Il m'a dit : "Ça, madame, je l'avais déjà perçu."
À 4h de l'après-midi, ils m'ont rappelée. Une offre extraordinaire — avec des chiffres comme on en voit dans les publicités de loterie.
On a fait la transaction. Mon histoire a fait la une des journaux : de secrétaire à millionnaire.
Oublions l'argent. Et pour oublier l'argent, je dois vous parler d'argent.
Ma première définition de la richesse, je l'ai eue à 8 ans. C'était mon anniversaire. J'ai regardé ma garde-robe — je voulais juste mettre une belle robe. Il n'y avait pas de vêtements. Je me suis dit : un jour, je vais être tellement riche que je vais pouvoir m'habiller 7 jours de temps, pas avec le même vêtement.
Ce chiffre qui a changé mon destin — ce n'est pas ça qui m'enrichit.
Ce qui m'enrichit, c'est d'avoir réalisé que même si personne n'aurait misé sur moi, j'ai décidé de devenir mon meilleur atout. De défoncer des portes. D'aller au-delà des limites.
Ça, c'est la plus belle richesse. Et ça, je l'ai à temps plein. Ça ne me quittera jamais — peu importe les fluctuations boursières.
Lorsqu'on a connu le succès dans la vie, le pire échec qu'on puisse avoir, c'est de ne pas contribuer au succès des autres.
Alors aujourd'hui, je me consacre à aider les autres. Les mettre en lumière. Les aider à aller au bout de leurs rêves et de leurs ambitions.
Parce que lorsqu'on contribue au succès des autres, on réalise que quand on va mourir, ce n'est pas un compte en banque qu'on va emporter avec nous.
Moi, je crois que je vais devenir immortelle — parce que je vais pouvoir vivre à travers les histoires des autres. Il y a des livres de jeunes entrepreneurs où mon nom apparaît sur plusieurs pages.
La plus grande richesse qu'on puisse avoir, c'est vraiment de contribuer au succès des autres lorsqu'on a connu le succès.