-Je dois pas être le seul
à me sentir pathétique à force de checker mon
cell sans arrêt. C'est plus un choix,
c'est un réflexe. Une mini-dépendance qui,
jour après jour, gruge un peu l'image que j'ai de moi-même. Puis, ça me gosse. Je l'ouvre pour rien, je scroll sans aucune destination, puis ça me vide. On n'en parle pas tant parce
que c'est gênant, mais on est plusieurs
là-dedans à se sentir dans une espèce de dépendance
collective, tolérée normalisée. Alors, pourquoi ne pas essayer
la sobriété numérique? On coupe. Pas juste Instagram,
pas juste Facebook, tout. Plus de GPS pour aller au coin
de la rue, plus de météo dans ma poche. Fini les group chats, les refresh de courriel sans arrêt, les codes QR. Fini YouTube, Reddit, LinkedIn, Twitter, Pornhub, Uber, Netflix Marketplace, DoorDash, Amazon, Zwift, Spotify, TikTok, même Communauto. On arrête tout. Fini la musique
ou des balados non-stop dans mes AirPods, demander à ChatGPT comment régler l'heure sur mon four. Fini Google Chat, Google Meet, Google Agenda, googler si je vais bien, parce que je suis plus capable
de regarder un film sans checker mon cell, plus capable de finir un livre, plus capable
de dormir comme du monde. Toujours joignable,
mais jamais vraiment là. Fait qu'essayons tout débrancher :
un mois sans internet Salut. -Yo, Antoine.
Ça va? -Ça va, toi?
-Yes. Donc, j'ai officiellement
mon nouveau flip phone. Je suis rejoignable. L'aventure peut commencer. Je te donne mon iPhone
que je reprends dans un mois. Ça marche? Non, j'suis pas stressé, mais il y a beaucoup d'inconnu à l'horizon,
je dirais, mais je suis fébrile. Donc, j'suis prêt. On s'en va rejoindre
le journaliste Patrick Lagacé à son studio. Ça fait presque 20 ans qu'il
se penche sur la place du cellulaire dans nos vies. Il a beaucoup écrit
là-dessus, autant sur ses propres angoisses que celles
au sens plus large qui traversent l'ensemble
de la société. Patrick,
tu t'es prêté à l'exercice de la déconnexion
à deux reprises. En 2007,
t'as flushé un BlackBerry que tu jugeais
trop fusionnel. En 2014,
dix jours sans Internet pour La Presse. Qu'est-ce qui a changé entre nos deux expériences? -En 2007, c'était pas
une époque aussi branchée. Ça a pas été si difficile. 2014, là, j'avais un iPhone,
on était dans une époque très numérique, déjà très branchée. J'avais tenu dix jours. Tu fais cet exercice-là,
ce test-là, Jean, dans une époque qui est encore plus branchée. Nos vies sont tellement
dépendantes d'Internet. La pression vient du fait
que ce sont des objets tellement attirants,
tellement séduisants, tellement efficaces. Moi, j'ai jamais fumé de ma
vie, mais je fais des gestes avec mon téléphone
que les fumeurs me racontaient faire quand ils fumaient. Oui, ces machines-là nous
simplifient la vie, mais s'immiscent partout dans nos vies. Ce qui a changé,
c'est le tout numérique. Puis t'es journaliste :
tu peux pas juste t'informer avec Le Devoir sur papier,
le Journal de Montréal sur papier. -Pour ma première fin
de semaine, j'ai regardé presque tout
le Masters à la télé, le tournoi de golf le plus
prestigieux au monde et j'ai appris dans le journal qu'il
est l'un des rares événements sportifs où les cellulaires
sont interdits sur le terrain, autant pour les joueurs
que pour les spectateurs. En lisant ça,
je me suis dit qu'il fallait absolument que je rencontre
le journaliste qui couvrait l'événement, une fois
de retour à Montréal. -Les gens, maintenant,
quand on les regarde sur les lieux de tournoi
ou même à la télévision, les gens, ils ont leur téléphone
comme ça. Ils regardent l'écran au lieu
de regarder en avant d'eux. Ça, c'est dommageable pour le sport. On n'est pas capable de de dire : On va en profiter. On va être connecté
directement à ce qui se passe devant nous. Tandis que les gens là-bas,
maintenant, ont pas le droit d'amener leur téléphone,
voient, apprécient. Ils sont connectés
directement à ce qui se passe devant. Les gens nous disaient comment
c'était agréable, comment on réussit
à déconnecter, il y a des choses plus
importantes dans la vie que tout le temps être
sur un fil Facebook pour voir qu'est-ce qui se passe, tandis
qu'ici, on apprécie le moment. -Ça fait une semaine,
aujourd'hui, que j'ai coupé Internet et honnêtement,
le premier constat, c'est que c'est moins
difficile que ce que j'imaginais. Le plus dur,
c'est pas l'absence d’Internet, c'est tous les réflexes qui restent ceux de mon iPhone. Je sors mon flip phone
pour absolument rien, je tapote sur l'écran,
même s'il est pas tactile, je cherche automatiquement
mon cellulaire au réveil, j'ai des fausses vibrations. Bref, tu catches assez vite
à quel point le cellulaire s'est infiltré partout
dans nos vies, du moins dans la mienne,
dans tous les petits entre-deux du quotidien. Pour bien me sevrer,
j'ai essayé de remplir mes journées au maximum : j'ai vu plein d'amis,
j'ai fait du sport, j'ai écrit, j'ai lu,
j'ai fait full de ménage. Bref, j'ai meublé
chaque temps mort. Sans les notifications,
je prends surtout conscience à quel point on en est
bombardé en permanence. Et quand tout ça disparaît,
il y a une espèce de calme qui s'installe. C'est étrange, mais je me sens
un peu comme en voyage, sauf chez nous. Ce qui m'a surpris aussi,
c'est la réaction des gens autour de moi. Quand j'explique ce que je
fais, beaucoup deviennent presque envieux, jaloux,
comme si décrocher un mois, c'était devenu
vraiment un luxe. J'en parlais avec
des amis, puis ils me disaient qu'il y
avait une certaine gêne à partager son temps d'écran
avec les autres, à dire qu'avant de se
rencontrer, ils avaient passé deux heures
à regarder des reels. Est-ce qu'il y a un tabou
sur notre consommation d'écran ou notre consommation d'Internet? -On commence à avoir
un regard moralisateur. Moi, ça, ça me préoccupe parce
qu'en dépendance, on a eu un regard moral
sur l'alcool, on a eu un regard
sur l'utilisation de drogues. Et là, je me dis : « Oups, est-ce qu'on s'en va vers là? » -Est-ce qu'on est tous un peu
dépendants, aujourd'hui, ou il existe une vraie ligne
de fracture entre un usage normal et un qu'on pourrait
juger problématique? -Oui, il existe
une vraie ligne. En santé mentale,
lorsqu'on parle de dépendance, on va parler d'un problème, donc,
qui va faire souffrir. C'est quelqu'un qui va avoir
perdu le contrôle de sa consommation, quelqu'un qui va
avoir des conséquences sévères en raison de sa consommation
et quelqu'un qui va avoir de l'obsession. On voit dans nos études quand
on demande aux jeunes : est-ce que vous pensez que vous
avez un problème? Des fois, jusqu'à 40,
50 % pensent qu'ils ont un problème.
Or, c'est pas le cas. C'est probablement 3 %. Fait qu'il y a beaucoup de gens
qui sont inconfortables avec leur utilisation,
mais amener des changements, c'est difficile parce que tout
est fait pour que lui, il perde le contrôle. C'est très facile parce
qu'il nous nourrit. On va toujours avoir
quelque chose à regarder. C'est comme sans fin. Devant l'abondance,
on a un peu de difficulté à s'autoréguler et l'humain
est pas fait pour ça. Il y a quelque chose où est-ce
qu'il faut que l'utilisateur reprenne possession. Il faut qu'on arrête de penser
que l'individu seul peut s'en sortir ou peut contrôler. -Clairement,
l'algorithme n'est pas neutre. L'objectif, comme je disais,
c'est d'avoir plus d'engagement. C'est ça, la clé,
puisque l'engagement est fortement corrélé au temps
en ligne, et donc au revenu que la plateforme peut générer. La question de : est-ce
que ça peut changer un jour? C'est surtout si la source
de revenu principale ou le modèle d'affaires
des plateformes change, ça pourrait. Mais tant que c'est de
la publicité ciblée et qui est fortement corrélée au temps
que tu peux passer en ligne, à moins d'avoir
une intervention par régulation ou quelque
chose de plus d'encadrement, j'ai peu d'espoir
pour les adultes qui est d'un coup, quelque chose qui fasse
que toutes les entreprises se disent : « Ce qu'on fait,
c'est inacceptable. » Il faut tous qu'on
change nos pratiques. -Après deux semaines,
je m'habitue au rythme qu'impose la déconnexion. Je sens que je m'éloigne
du rush constant qui vient avec l'économie d'attention. Par contre,
je dois avouer que j'ai connu mes premiers moments d'ennui,
du temps vide que j'ai essayé de meubler sans grand succès. Un autre truc que j'avais
sous-estimé, c'est les écouteurs. C'est fou à quel point ça te
coupe du monde, ça t'isole vraiment
de l'environnement dans lequel tu gravites. L'actualité reste quand
même difficile à saisir. Les nouvelles arrivent
par bribes, déformées, en retard, incomplètes. J'avais pas réalisé à quel
point tout se passe en temps réel, dans le creux de sa main. Lire les manchettes
le lendemain matin, c'est vraiment un autre beat. Ça reste cool,
l'expérience est cool, c'est juste des fois un peu
irritant de toujours être en marge, mais sinon,
on est à mi-chemin, tout va bien, on continue. Je viens tout juste d'aller récupérer mon dossard pour ma
première course de la saison, donc un 10 kilomètres
au parc Jean-Drapeau. Ça fait des années
que je cours. Ça fait des années que je
cours avec une montre qui donne accès à peu près
à toutes les stats inimaginables et je suis vraiment du genre
à les étudier, à courir en fonction d'elles. C'est la première fois que je
fais une course sans ma montre. Ça me stresse un peu, mais ça
fait partie de la game. J'ai couru les dernières
semaines sans. Je me suis un peu habitué,
mais pour une course, c'est jamais pareil,
donc on va voir demain matin. Bon! C'est enfin fini. Je pourrais pas dire que ça a
été mieux que d'habitude, ça a été infernal,
mais, au moins, j'avais aucune idée de ma
vitesse, de mon cœur, de où est-ce qu'on
était sur le « course », fait que j'y suis allé au feeling,
mais le feeling, il a été mauvais tout le long. Sans cell, tu remarques vite
à quel point après une course, tout le monde est direct
collé sur leurs écrans. Les gens ont à peine
franchi la ligne d’arrivée qu'ils sont déjà
sur Strava ou SportStats, à analyser leur rythme, leur
segment et leur classement. Pour ma part, j'ai appris pas
mal plus tard que j'avais finalement couru en 41
minutes, 17 secondes et terminé
neuvième sur 197 dans mon groupe d'âge, ce qui est pas
si pire pour quelqu'un qui courait à l'aveugle. Ça devrait pas être trop tough. Bon, Antoine, j'ai la carte. On s'en va au centre
de réhabilitation CASA, à Saint-Augustin-de-Desmaures,
en banlieue de Québec. Sans Google Maps, sans Waze,
il faut une bonne vieille carte à l'ancienne. J'sais parfaitement
où est-ce qu'on est. Je sais pas on est où. -Les parents sont dépassés, les
jeunes sont addicts là-dessus. J’pense que les réseaux
sociaux, c'est de la dope. Sérieux là. -Le Centre CASA, c'est un centre de traitement des dépendances. Tous les gens qui viennent
ici, c'est parce qu'ils ont perdu le contrôle en quelque
part, puis que les conséquences
de leur comportement d'addiction sont
significatives, puis ils choisissent de se
reprendre en main, puis de changer leur mode de vie. Nous, ce qu'on propose,
c'est un 28 jours fermé où les gens peuvent prendre
un temps de mieux comprendre qu'est-ce qui fait en sorte
qu'ils en soient arrivés là dans leur vie,
en plus de reprendre de saines habitudes de vie,
d'expérimenter une vie de groupe,
de travailler en temps réel, des fois, des enjeux aussi. C'est vraiment plus de faire
le point, prendre un temps d'arrêt,
puis se donner un élan pour repartir sur de nouvelles
bases. Ça fait quelques années qu'on accueille les gens
qui ont des problèmes de cyberdépendance. Ça passe par le jeu vidéo,
les achats compulsifs, la pornographie, la recherche,
la consultation en ligne. Le visage est assez large
parce qu'il y a pas encore de définition ultime
généralisée de la cyberdépendance. J'ose croire qu'on va être
capable de retrouver un équilibre là-dedans,
puis que la technologie redevienne à notre service
plutôt que de se sentir au service de la technologie. -J'suis arrivé ici
un peu désillusionné par rapport à la problématique
que j'avais de cyberdépendance, un peu... J'avais perdu mes repères. -T'étais dans quel
état avant d'être ici? Ça ressemblait
à quoi ta dépendance? -J'étais plus du côté de
l'utilisation à outrance des réseaux sociaux,
beaucoup plus du côté des messageries : Instagram,
Facebook, Messenger, Snapchat et toutes
les applications de messagerie qui existent,
beaucoup trop à l'extrême. J'étais en train de carrément
perdre le fil de ce qui se passait. L'escalade a fait qu'à un moment donné... Moi, j'ai fait plus du côté
d'un appel à l'aide. Qu’on me dise :
« Hey, t'as besoin d'aide, là. » -Mise à jour, semaine 3. Le boulot reste quand même
assez tricky sans Internet, mais j'arrive à m'en
sortir tant bien que mal. Je suis full analogue. J'ai un calendrier papier,
je prends des notes au stylo, je fais mes appels
à l'ancienne. À la maison, ça a
aussi pas mal changé. J'ai un cadran numérique, j'ai un Archie pour les toilettes, j'écoute plus de « records », je cuisine avec des livres
de recettes, j’ai même reçu des lettres. Puis, je prends ici et là
des photos avec mon flip pour m'amuser. Plus le temps avance,
plus la lecture revient, elle aussi, comme un muscle
qu'on réhabitue tranquillement à un autre type d'effort. Par contre, j'ai rien noté
sur la qualité de mon sommeil. La déconnexion,
ça me fait remarquer des trucs que je voyais moins,
comme les flyers collés sur les poteaux de la ville. Grâce à ça, je me suis
retrouvé dans des shows. Je suis allé à une foire
du vinyle, à une manif à vélo, même à une rencontre philosophique sur la question
de savoir si les animaux ont une âme, mais ils ont refusé
de laisser entrer un journaliste, qui donnait
quand même des grosses « vibes » de secte. Bref, une semaine bien remplie
et honnêtement pas si tough. Ce qui me frappe surtout,
c'est à quel point les experts que je rencontre ont une
vision préoccupante du sujet. Demain, je m'en vais voir
le professeur Vincent Gautrais pour comprendre ce que notre
système juridique peut faire ou ce qu'il devrait faire
face à la puissance des plateformes numériques. -Moi, je crois vraiment à
l'action positive du droit pour tenter de contrôler,
notamment, des acteurs qui sont dans des mondes
où tout est possible. Il y a, moi, ce que j'appelle
le modèle Google, c'est-à-dire : on développe,
on met en place et on réfléchit, après, aux effets
que ça peut avoir. Les conséquences financières
d'être premier sur le marché sont tellement importantes
qu'on verra les effets sociaux,
les effets juridiques, après. On construit l'avion en plein
vol, mais je pense effectivement qu'on est rendu
à un moment où il faut arrêter de se faire manger la laine
sur le dos par ces entités qui qui décident ce qu'elles veulent. Je crois que c'est important,
en bout de ligne, que les plateformes soient
responsables, qu'elles s'assurent,
encore une fois, que leurs outils soient
le plus inoffensifs possible. On l'a vu avec
des jurisprudences en Californie : vous
en subirez les conséquences. Il y a pas
de solution unique. Ça va être toujours
un combo de solutions. Il y a une solution qui est
le droit, clairement, qui devrait avoir une prise
de contrôle plus grande sur ces technologies qui ont
des conséquences lourdes. Et puis, il y a aussi,
effectivement, un autocontrôle. On sait qu'on a la capacité
de le faire, mais en fait, on se censure dans son action. Et je trouve que c'est
sans doute très sain de faire ce que vous faites. Moi, je crois beaucoup aussi
à cette capacité individuelle d'agir sur son propre destin. -Mon expérience tire à sa fin. Je me sens serein. Je suis pas si excité,
pour être honnête, à l'idée de retrouver mon cell,
parce que pendant 30 jours, j'ai eu l'impression de vivre
en dehors du rythme général, comme si le monde avançait
sur une autre fréquence que la mienne. Les dernières tendances
algorithmiques me passaient complètement
au-dessus de la tête. Les memes,
les chicanes Facebook, tout ça continuait sans moi. Puis honnêtement,
c'était vraiment cool. C'était simplement un mois, en 2026, sans l'habituel bruit numérique. Sans les plateformes qui remplissent chaque
silence, chaque attente, chaque seconde, dans le fond,
vide de mon quotidien. J'ai compris que tout
débrancher, ça crée pas tant
un isolement, mais révèle surtout tout
le vacarme qu'on finit par accepter comme quelque
chose de normal dans nos vies. Puis peut-être que le plus
troublant là-dedans, ce n'est pas tant qu'on soit
constamment connectés, c'est qu'on a un peu oublié ce
que ça faisait de ne plus l'être.